Pause ONF avec Jenny Salgado

Pause ONF avec Jenny Salgado

Pause ONF avec Jenny Salgado

Le cinéaste militant Will Prosper achève en ce moment à l’ONF son quatrième documentaire, dont la musique a été créée par l’auteure-compositrice-interprète Jenny Salgado, alias J.Kyll.

Intitulé Kenbe La : Jusqu’à la victoire, ce long métrage suit Alain Philoctète, un Haïtien ayant immigré au Québec qui retourne dans son pays natal pour développer un projet de permaculture, en dépit du cancer dont il est atteint.

Touchée par cet émouvant récit de retour aux sources et de transmission, et stimulée par le défi de rendre hommage aux racines de la musique haïtienne, Jenny partage avec nous l’imposant travail historique derrière la composition de cette trame musicale.

« Pour moi, chaque projet de musique de film représente beaucoup de recherche pour découvrir les couleurs et la palette musicale qui vont le mieux servir l’intention du réalisateur », explique l’artiste qui s’est d’abord fait connaître au sein de la formation hip-hop montréalaise Muzion.

« Pour Kenbe La, c’était particulièrement captivant parce que mes recherches m’ont aidée à approfondir mes propres racines. »

Née au Québec, la compositrice d’origine haïtienne raconte la façon dont elle a dû remonter le temps pour se familiariser avec l’histoire musicale d’Haïti, puisant en particulier dans celle des années 1940-1980. Elle s’est intéressée à la musique racine, rara et paysanne, mais aussi à ses différents ancrages dans les musiques africaines et autochtones.

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« Quand Will m’a montré l’un des premiers montages, j’ai tellement « feelé » le film que j’en ai versé des larmes. » – Jenny Salgado

ONF

Pendant plus de trois mois, elle s’est penchée sur les sons qui allaient traduire le plus fidèlement possible le parcours haïtiano-québécois d’Alain Philoctète et la sensibilité particulière du documentaire de Will Prosper.

« Quand Will m’a montré l’un des premiers montages, j’ai tellement feelé le film que j’en ai versé des larmes. Qu’une œuvre qui n’est même pas encore finie, sans musique, réussisse à venir me chercher à ce point… C’était le signe que toute la base nécessaire était là », se souvient-elle avec émotion.

« Après, l’aspect historique et ancestral est aussi venu me chercher, et l’incroyable quête d’Alain, qui est à la fois super personnelle et très universelle. »

Exception faite d’une chanson de Manno Charlemagne qui se trouve à la fin de Kenbe La, le créateur du documentaire a choisi de laisser carte blanche à Jenny pour concevoir la musique de son film. Une liberté non sans défi, qu’elle a trouvée extrêmement stimulante.

« Dès les premiers visionnements, j’entendais le flow, le fil conducteur… On avait parlé de créer une trame super discrète, mais j’ai senti que les instruments devenaient des personnages, qu’ils avaient eux aussi une histoire à raconter », explique l’artiste.

Jenny Salgado en studio (Photo : ONF)

Pour concevoir la trame de Kenbe La, Jenny s’est beaucoup centrée sur le tam-tam, qui joue un rôle capital dans la musique haïtienne. Elle a même poussé ses recherches jusqu’à l’étude des symboliques associées aux différents rythmes.

« Si une scène est liée à l’eau, je ne vais pas mettre une musique liée au dieu du feu! » Cette rigueur, elle l’a aussi appliquée au reste des instruments employés, associant certains d’entre eux aux personnages du film :

« La guitare, très présente dans le style paysan de la musique haïtienne, prend une place importante dans le film et est associée à Alain. On est dans le ground, les guts, la terre, l’instrument du passé, de la nostalgie, du rêve, de l’espoir, de l’atmosphérique… Le piano est associé à Chantal, sa femme. Fragile, hivernal comme de la glace, flottant mais solide, réaliste. On est donc dans le croisement des univers, le chaud et le froid, le rêve et la réalité, Haïti-Québec, nostalgie et espoir, vestiges et transmissions, passé, présent et futur. »

Jenny a travaillé avec le guitariste André Courcy, ainsi qu’avec deux pianistes qui incarnent aussi la rencontre de différentes traditions : Martin Courcy, de formation « plus classique et anglo-saxonne », et Alain Legagneur, un musicien au phrasé jazz qui se spécialise davantage en musique antillaise et afro-américaine.

Une première collaboration mémorable

Lors de notre entrevue avec le cinéaste Will Prosper pour un autre billet sur Kenbe La (à paraître très bientôt ici-même), nous l’avons interrogé sur l’origine de sa collaboration avec Jenny Salgado, une créatrice qu’il admire depuis très longtemps.

« C’était évident pour moi qu’il fallait que je travaille avec elle sur l’un de mes films! J’avais entendu la bande sonore qu’elle avait faite pour un film sur le hip-hop et j’avais été impressionné par sa compréhension des émotions à l’écran », a répondu Will, avant de souligner l’ampleur du parcours émotionnel d’Alain Philoctète et des membres de sa famille dans son film.

Will Prosper (Photo : Alexandre Claude)

Le cinéaste estimait aussi que nulle musicienne n’était mieux désignée pour mettre en musique Kenbe La que Jenny parce que son film incarne plusieurs types de rencontres, voire de passages : entre le Québec et Haïti, mais aussi entre deux générations — celle d’Alain et la suivante (incarnée dans le film par son fils Malcolm).

« Jenny a tout de suite compris que la musique du film devait intégrer à la fois une dimension plus folklorique, vraiment roots, et une autre dimension super moderne. Et quand elle propose une piste musicale, elle explique toujours en détail pourquoi, ce que ça représente… Je ne serais pas capable d’inventer quelqu’un qui travaille comme ça. Elle est un génie musical pour moi! »

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