L’ONF s’engage à respecter votre vie privée

Nous utilisons des témoins de navigation afin d’assurer le bon fonctionnement du site, ainsi qu’à des fins publicitaires.

Si vous ne souhaitez pas que vos informations soient utilisées de cette manière, vous pouvez modifier les paramètres de votre navigateur avant de poursuivre votre visite.

En savoir plus
Pause ONF : Alanis Obomsawin remonte sur scène

Pause ONF : Alanis Obomsawin remonte sur scène

Pause ONF : Alanis Obomsawin remonte sur scène

Utrecht, Hollande, 12 novembre 2017. Un amas de calories recouvre la petite table d’un bar de quartier. Autour de celle-ci, la bouche pleine, une poignée de Montréalais se pince encore d’avoir assisté au retour sur scène d’Alanis Obomsawin, après plus de 30 ans d’absence du monde de la musique.

Entre deux bouchées, la principale intéressée se pince aussi. C’est que, malgré ses 50 films en autant d’années à l’ONF, son enfilade de prix, de doctorats honorifiques et de mentions internationales, elle avait le trac, ce soir, avant de monter sur les planches du pharaonique complexe multisalle TivoliVredenburg.

Moumneh, commissaire de cette performance que l’on disait inattendue il y a douze mois, sera le premier à avouer que celle-ci s’est en peu de temps transformée en « performance très attendue ». En témoignent la salle comble et l’ovation qui a clôturé le concert.

Il est 2 h du matin. La dernière soirée du festival Le Guess Who? s’est achevée avec ce concert. Une interprétation intégrale du trop obscur album d’Alanis, Bush Lady (1988), recréé pour l’occasion avec l’aide d’un quatuor de musiciens locaux et du Montréalais Radwan Ghazi Moumneh.

À trois rues du bar, dans le centre-ville médiéval d’Utrecht, se trouve le Louis Hartlooper Complex, un cinéma Art déco qui présentait plus tôt, cet après-midi, le film d’Alanis Les événements de Restigouche (1984). Un choix de Frédéric Savard, son ami et collègue à l’ONF, mélomane de 34 ans à qui l’on doit la résurgence de l’album Bush Lady, et qui l’accompagne à l’occasion de ce voyage en Europe. « Je crois que le film va être un choc pour plusieurs personnes », confiait la réalisatrice, quelques jours auparavant, lors d’une entrevue offerte depuis sa chambre d’hôtel.

portrait_alanis_01
concert_alanis_02_web
utrecht_alanis_02_web

Alanis Obomsawin au festival Le Guess Who? en novembre 2017

Annabelle Moreau

Se concentrant sur des actes de brutalité policière perpétrés à Restigouche en juin 1981, le documentaire relate une affaire de règlements de pêche au saumon qui a rapidement déraillé. En effet, 550 policiers provinciaux ont alors envahi une réserve Mi’kmaq où vivaient 150 pêcheurs autochtones et leurs familles.

Un sujet en or pour une documentariste qui s’est toujours donné pour mission d’éduquer les populations à partir du point de vue des Premières Nations. Le tout, souvent au risque de devoir lutter bec et ongles — à la fois en tant qu’Autochtone et en tant que femme, dans le monde macho du cinéma — pour faire valoir ses idées.

Ainsi voit-on dans ce film la cinéaste, aujourd’hui âgée de 85 ans, servir une austère remontrance au ministre québécois du Loisir, de la Chasse et de la Pêche de l’époque, Lucien Lessard, lors d’une entrevue mémorable.

https://www.facebook.com/onf.ca/videos/10156725695744728/

Les événements de Restigouche demeure une pièce d’anthologie de la longue filmographie d’Obomsawin, qui compte des titres phares comme Pluie de pierres à Whiskey Trench et Kanehsatake – 270 ans de résistance.

Prise de parole

La ténacité dont a fait preuve Alanis Obomsawin tout au long de son parcours cinématographique fait en quelque sorte écho à la nécessaire prise de parole à l’origine des textes fondateurs des littératures autochtones. Une prise de parole qui a découlé, la plupart du temps, de l’urgence de se faire entendre et d’éduquer les populations autochtones et allochtones quant au sort et à l’histoire des Premières Nations.

En fait foi, par exemple, le témoignage-choc Je suis une maudite sauvagesse de l’Innue An Antane Kapesh, publié en 1976 chez Leméac. Comme l’expliquait le chercheur Maurizio Gatti, dans son livre Être écrivain amérindien au Québec (Hurtubise, 2006), « en 1969, quand le gouvernement fédéral a publié le Livre blanc qui proposait l’abolition du statut d’Indien et, par conséquent, l’assimilation définitive aux Canadiens, les Amérindiens, pour exprimer leur refus et préserver leurs spécificités culturelles, ont utilisé un langage écrit qui ne leur était pas propre, mais qui leur permettait de joindre un grand nombre de personnes, si éloignées fussent-elles ».

Malgré tout le succès qu’on lui connaît, Alanis Obomsawin ne perçoit pas son parcours comme une carrière, mais bien comme une mission. C’est pourquoi le premier jour du festival, depuis sa chambre du Grand Hotel Karel V (un ancien squat des années 1990 reconverti en hôtel chic, où logent les gros noms du festival : anciens membres de Sonic Youth, Sun Kil Moon, Keiji Haino, etc.), elle m’expliquait que ce qui l’intéresse le plus est le changement :

« On voit enfin de grands changements. Nous vivons dans un autre temps, et je le constate à travers mon dernier film [Le chemin de la guérison, quatrième volet d’un cycle de cinq films ayant pour thème l’éducation et les droits des enfants des Premières Nations]. Je me trouve tellement chanceuse d’avoir vécu aussi longtemps pour être témoin de cette grande chose qui existe en ce moment. »

Arrivée à l’ONF

Entrée à l’ONF en 1967, à titre de conseillère, sur invitation des producteurs Joe Koenig et Bob Verrall, qui l’avaient vue dans un reportage du cinéaste Ron Kelly, alors au service de la CBC, Alanis Obomsawin avoue être arrivée sans connaissances cinématographiques : « Pour moi, ça a été une grande école.

Ce qui était merveilleux, à cette époque, à l’ONF, c’est qu’il y avait tous les réalisateurs et tous les producteurs qui étaient là, parmi le personnel. On avait un lab, un service pour les caméras, pour le son, etc. Peu importe ce que je voulais apprendre, ou ce que je ne comprenais pas, il y avait toujours quelqu’un pour m’aider. C’était merveilleux. Bob Verrall m’encourageait beaucoup. Et à ce moment-là, au début des années 1970, John Grierson était revenu à Montréal. Je suis devenue amie avec lui. Il m’a beaucoup encouragée et m’a fait découvrir un tas de choses que je n’aurais pas pu connaître autrement. »

« Mère de tant d’enfants » (1977)

Jeune militante qui s’était fait un nom grâce à ses talents de chanteuse (révélés en grande pompe lors d’un concert organisé par l’étiquette Folkways, au Town Hall de New York, en 1960) qu’elle avait mis au service de la communauté d’Odanak, où elle avait grandi jusqu’à l’âge de neuf ans, Obomsawin allait ainsi entamer une féconde carrière à l’ONF. Celle-ci débuta surtout par des « films fixes », destinés aux classes :

« Un “film fixe”, c’est comme une bande de 35 mm qui passe dans un petit projecteur. Pour “créer” l’histoire, on se référait aux numéros sur une diapo. Ça correspondait à une piste, sur un long jeu. Plus tard, ce fut des cassettes. Toutes les classes avaient ces projecteurs spéciaux, munis d’un tourne-disque et de diapos. C’était vraiment la première fois qu’on avait un projet “fait par nous” [les Premières Nations] pour les classes. »

Finalement, en 1971, paraît son premier film, Christmas at Moose Factory, un portrait, à travers les dessins d’enfants et la voix d’une petite fille, de la vie durant la période des Fêtes à Moose Factory — une communauté crie de la baie James.

Mis en musique par Arthur, Sinclair et Jane Cheechoo, le film annonçait déjà quelques traits caractéristiques du cinéma d’Alanis Obomsawin. Parmi ceux-ci : la place réservée aux enfants, la primauté de la parole sur l’image, le quotidien raconté par ceux qui le vivent et la mise en lumière de talents autochtones peu connus hors de leurs communautés.

Ces sujets de prédilection allaient se confirmer notamment dans des films comme Richard Cardinal : le cri d’un enfant métis et La survie de nos enfants, mais aussi par le biais de l’engagement politique et culturel de la cinéaste. Par exemple, son rôle de commissaire au Mariposa Folk Festival, où elle invitait, durant les années 1970, des artistes des premiers peuples. Plusieurs de ceux-ci furent d’ailleurs redécouverts au cours des dernières années, notamment grâce aux efforts du DJ Kevin Howes et de l’étiquette Light in the Attic, qui ont fait paraître la compilation Native North America en 2015.

« Je connaissais tous ces artistes. Willie Dunn [qui a coréalisé, en 1972, avec Martin Defalco, La face cachée des transactions, avant de mettre en musique le long métrage de Defalco Cold Journey, en 1975] était très connu. Je me souviens à quel point le Mariposa était extraordinaire, raconte-t-elle. Une année, Estelle Klein [qui avait mis sur pied le festival] m’a dit : “Tu sais, Alanis, on va avoir un atelier de guimbarde, je me demande si tu as quelque chose.” J’ai dit : “Oui, j’ai une dame très âgée, une Inuite, qui en joue, parmi mes invités.” Elle m’a dit : “Peut-on la placer avec nos performeurs ?” C’était magnifique. Quand elle a commencé à jouer, l’atmosphère a changé. C’était comme si l’on était dans le Grand Nord, le bruit des oiseaux et tout. Les gens criaient. On avait un public merveilleux, des milliers de gens qui écoutaient. Cette femme est d’ailleurs dans mon film Amisk (1977). »

Kway kway, good evening, bonsoir tout le monde

Deux heures trente du matin. Les assiettes et les verres se vident. Alanis est épuisée. Quiconque la connaît un brin sait que ça n’arrive pas souvent. La soirée tire à sa fin. Tout le monde rentrera de son côté. Notre avion doit partir en début d’après-midi, demain.

Il y a cette phrase, échappée comme ça, au cours d’une discussion, lors du festival, qui me vrille en tête. Elle résume assez bien le travail de celle qui a débuté en faisant la tournée des écoles, des pensionnats et des prisons, pour y visiter, comme elle le dit, « sa parenté » (qui peuplait alors — et peuple toujours — en nombre anormalement élevé les établissements carcéraux) : « Je n’ai jamais tenté de jouer sur la culpabilité ou de traiter qui que ce soit de menteur. J’ai plutôt insisté sur une autre version de l’histoire. »

C’est peut-être ce qu’elle a réussi à faire, ce soir, en entamant sa performance par une salutation trilingue : « Kway kway, good evening, bonsoir tout le monde », à la suite de laquelle elle a expliqué que le territoire du peuple wabanaki couvrait autrefois toute la Nouvelle-Angleterre, les Maritimes et certaines parties de la province de Québec, et qu’un jour arrivèrent les Anglais, les Français… et aussi les Hollandais.

Et c’est sans doute ce que sa filmographie nous enseigne : le réapprentissage de la fierté nécessite l’intervention de passeurs qui ont à cœur la dignité humaine. Obomsawin est de ceux-ci.


Ajouter un commentaire

Commenter