Les mots du réalisateur : Loïc Darses et La fin des terres

Les mots du réalisateur : Loïc Darses et La fin des terres

Les mots du réalisateur : Loïc Darses et La fin des terres

Il y a de ces films que l’on porte parfois en nous et qui ne demandent qu’à exister : au premier contexte, à la première occasion, ils émergent. Mais il y a aussi de ces œuvres qui voient le jour justement à la suite d’une conjoncture particulière, de circonstances précises. Je rangerais personnellement La fin des terres dans la seconde catégorie.

Non pas que ce film soit moins proche de moi qu’un autre ou moins senti, au contraire, mais force est de constater que sa genèse même est inextricablement liée à son contexte de production, à savoir l’obtention de mon diplôme du programme de cinéma de l’UQAM et mon entrée à l’ONF grâce à ma productrice Colette Loumède, qui est littéralement venue me chercher sur les bancs d’école afin que l’on travaille ensemble.

Jeune scénariste et réalisateur, Loïc Darses a été sélectionné, aux côtés de Philippe Lefebvre et Charlotte Lacoursière, pour participer au projet de l’ONF Repêchage. Dans La fin des terres, il aborde, par le truchement des mots de 17 Québécoises et Québécois qui n’avaient pas 18 ans lors du second référendum sur la souveraineté en 1995, des questions comme l’identité, l’environnement, la souveraineté du peuple et la place des Autochtones dans la société québécoise.
Loïc Darses (Amélie Hardy)

Autrement dit, je n’aurais pas fait ce film, du moins cette version-là, si ce n’avait été l’Office.

Ils sont en effet rares, les cinéastes d’à peine 20 ans à qui l’on ouvre les portes de la plus importante institution de cinéma documentaire au pays en disant : « Viens-t’en, ti-cul, on veut que tu nous fasses une vue » …

De cet appel est donc née une responsabilité. Celle d’être à la hauteur : non pas seulement d’une institution, mais bien aussi de la chance incroyable qui m’était donnée.

De plus, ce contexte, improbable, me permettait aussi de conceptualiser une œuvre qui allait pouvoir l’être tout autant. Car, il faut le dire, un tel film aurait été virtuellement irréalisable dans à peu près n’importe quel autre contexte.

L’immense liberté qui m’a été accordée, la confiance (parfois aveugle) de ma productrice et l’absence de contraintes réelles liées à la recherche de financement ont fait en sorte que j’ai pu penser un film en vase clos, hors des normes traditionnelles.

De ce carré de sable, de cette carte blanche, m’est venue l’idée de faire le film que je rêvais de voir, mais dont je savais trop bien à quel point il ne pouvait exister autrement que par le contexte précis dans lequel je me retrouvais.

D’abord accompagné par deux autres collègues finissants, Philippe Lefebvre et Charlotte Lacoursière, aux postes respectifs de monteur et de directrice de la photographie, puis rejoint plus tard par un quatrième mousquetaire, Louis Turcotte, lui aussi à l’image ainsi qu’aux effets visuels, je me suis donc lancé dans la folle aventure de « tourner vers nous la caméra » et de tenter bien humblement, en ce lieu appelé le Québec, de cerner à travers la parole de nos semblables l’esprit politique de l’époque.

Cela étant dit, il me faut reconnaître qu’avant même de penser La fin des terres, j’ai toujours pensé à « un film de l’ONF ».

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

Qu’est-ce donc qu’ « un film de l’ONF », en 2019, pour un jeune cinéaste qui a notamment parfait sa culture cinématographique nationale au cœur même de cette enceinte que l’on pourrait qualifier de sacrée ?

Disons que La fin des terres, c’est un peu aussi ma réponse à cette question.

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Images du film La fin des terres

ONF

Face au cinéma direct des années 1960 et, plus largement, au cinéma québécois et « ONFien » des années 1970 — dont La fin des terres s’inspire grandement —, le film reprend, puis actualise une part sensible des thèmes phares de l’époque, soit l’identité, la politique, le territoire, etc., mais ce faisant, il propose une approche, disons, plus… « indirecte ».

Et à cette question ouverte, les prémices d’une réponse se situent sûrement dans la posture même adoptée dans l’œuvre : celle d’un équilibrisme de fil-de-fériste entre tradition et modernité, héritage et avenir, où la meilleure façon d’entrer en relation avec « les ancêtres » consiste peut-être à s’efforcer de formuler de nouveaux dialogues.

Ce qui est fascinant pour moi, comme cinéaste, c’est de réaliser que cette tension créatrice qui est au cœur du contexte de gestation « ONFien » du projet agit comme une métaphore de la réflexion même qu’offre le film sur le Québec en transition qu’il dépeint. Et c’est d’ailleurs justement en ce sens que le documentaire, résolument, s’inscrit aussi dans une tradition.

En posant la question : « Qu’est-ce qu’un film de l’ONF aujourd’hui ? », La fin des terres cherche à rapailler le fil de l’histoire en faisant ce que tous ceux qui nous ont précédés ont toujours fait : raconter un présent au passé afin que puissent s’en saisir tous ceux qui suivront.

Par Loïc Darses


La fin des terres sera présenté en clôture des Rendez-vous Québec Cinéma 2019 et prendra l’affiche le 12 mars 2019 à la Cinémathèque québécoise.

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