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Enseignement supérieur | Qu’est-ce que la démocratie ?

Enseignement supérieur | Qu’est-ce que la démocratie ?

Enseignement supérieur | Qu’est-ce que la démocratie ?

Rien n’est peut-être plus démocratique que de poser la question « Qu’est-ce que la démocratie ? ». Quoi qu’elle soit, qu’elle ait été ou qu’elle devienne, la démocratie mérite qu’on se batte pour elle, sans l’associer à un programme politique précis. Répondre aux exigences de la démocratie et pour la démocratie tout en se posant des questions n’est pas une tâche facile. Pour paraphraser Jacques Derrida, avec la démocratie, il faut prendre son temps, mais il faut aussi faire vite, car on ne sait pas ce qui nous attend.

Pourtant, le plus grand danger, c’est lorsqu’une personne ou un groupe se présente en prétendant parler exclusivement au nom de la démocratie et savoir à l’avance ce qu’elle doit signifier. Penser la démocratie non pas comme un mot fourre-tout, mais dans et comme une question, pleine d’ambiguïté, c’est protéger ce qui, en elle, reste et doit rester indéchiffrable. La démocratie est un processus de transformation plutôt qu’une forme politique spécifique, un processus dont le résultat ne peut être garanti et rester démocratique. C’est pourquoi la démocratie appelle sans cesse des formes de recherche démocratiques. La démocratie est synonyme de la question de la démocratie. Telle est la prémisse de travail du documentaire magnifiquement conçu par Astra Taylor.

Le film d’Astra Taylor est presque entièrement habité par un chœur de voix présentant différentes expériences de la démocratie ; certaines sont savantes et d’autres plus émotives, mais toutes sont convaincantes. Astra Taylor pose souvent la question « Qu’est-ce que la démocratie ? » en faisant ressortir ce qu’elle n’est pas. Elle ne peut se réduire à la règle de la majorité, par exemple. Comme le suggère le philosophe Cornel West, de nombreuses avancées en matière de droits politiques pour les personnes noires dans les années 1950 et 1960 n’auraient pas eu lieu si, à l’époque, elles avaient été soumises à l’équivalent d’un vote national. Il a fallu des décisions de la Cour suprême, en particulier l’arrêt Brown c. Board of Education, pour que la majorité des Américaines et Américains blancs apprennent à être plus démocratiques et saisissent l’importance de vivre dans une société plus équitable. Cela dit, un tel organe non élu peut aussi être un instrument d’« illibéralisme », comme nous l’avons vu récemment dans la décision de la Cour de restreindre les droits des femmes sur leur propre corps.

On dit souvent que la démocratie est synonyme de protection des libertés individuelles, mais Astra Taylor soumet également cette définition usuelle à un examen minutieux. La liberté comprend-elle le droit de nuire à autrui en paroles ou en actes ? D’acquérir des richesses colossales pendant que d’autres sont dans la misère ? D’extraire des ressources polluantes de terres volées ou non cédées ? D’étrangler les jeunes par des dettes astronomiques ? Dans l’un des moments les plus poignants du film, un professeur d’anglais afghan retenu dans un camp de réfugiés au Pirée, le port d’Athènes où Platon a situé son grand traité sur la question « Qui gouverne ? », insiste poliment sur le fait que démocratie ne signifie pas liberté, mais bien justice et dignité, que ce n’est pas le droit de faire tout ce que l’on veut, mais plutôt la liberté de déterminer ensemble ce que sera notre avenir collectif.

Qu’est-ce que la démocratie?, Astra Taylor, offert par l’Office national du film du Canada

En passant de l’Amérique à la Grèce, deux pays qui sont souvent considérés comme les berceaux de la démocratie, respectivement moderne et antique, tout en étant les théâtres d’échecs monumentaux d’autogestion collective, Astra Taylor est confrontée à un paradoxe de taille. D’une part, l’idée de démocratie est constamment mal comprise, confondue avec le fait de voter à intervalles réguliers, ou pire, utilisée pour couvrir des politiques et des pratiques antidémocratiques. Ainsi, au début du film, nous entendons Donald Trump déclarer lors d’un événement électoral que, lorsqu’il sera président, « nous serons gouvernés par le peuple, les amis ». Nous savons maintenant ce qu’il est advenu de cette promesse. Comme le suggère l’étymologie du mot « démo-cratie », le demos peut à tout moment être associé à la force, kratos, y compris à la suprématie du plus fort. Les assauts contre la démocratie se font depuis toujours au nom d’une démocratie nouvelle ou renouvelée. En se justifiant ou en se défendant, les démocraties peuvent se comporter de manière antidémocratique à l’égard de celles et ceux qu’elles déclarent être des ennemis, qu’ils soient étrangers ou nationaux.

Dans le film d’Astra Taylor, Cornel West nous rappelle que ces possibilités obsédantes sont inévitables : « Chaque expérience de démocratie est parcourue par des structures de domination », déclare-t-il, faisant en partie référence aux États-Unis, dont la démocratie naissante, opposée à la tyrannie britannique, reposait sur la pratique de l’esclavage et l’extermination des peuples autochtones, dont les effets perturbateurs continuent d’être ressentis aujourd’hui. Aussi important qu’il soit de se demander comment se gouverner collectivement, explique-t-il, il y aura toujours des éléments du demos qui choisiront l’autoritarisme plutôt que de composer avec les incertitudes de la démocratie.

Cornel West

D’autre part, la persévérance et l’insistance des voix de celles et ceux qui ont été injustement rayés de la carte de la démocratie rendent les appels à un renouvellement des conditions politiques et sociales fondées sur l’autogouvernance plus présents que jamais. Plus encore, la démocratie est indissociable d’une sorte de foi dans la faculté de s’instruire de l’être humain, d’une certitude quant aux choses espérées. Sans cette confiance, sans cette ouverture interrogative sur ce qui émane de la démocratie, il ne serait pas nécessaire de poser la question que pose Astra Taylor, et encore moins de la poser de façon aussi merveilleusement exploratoire qu’elle. Malgré toutes ses complexités, la démocratie reste un magnifique objet de réflexion, comme s’il y avait en elle quelque chose d’inépuisable, qui se prête toujours à l’examen.

Poser la question en classe

Prenons l’exemple de mes étudiantes et étudiants, à qui j’ai projeté le film d’Astra Taylor à de nombreuses reprises parce qu’il suscite invariablement des discussions très animées. Les jeunes qui arrivent à l’âge adulte ont assisté à la montée des forces de l’illibéralisme et du nationalisme toxique dans le monde, à l’oblitération de la notion de bien public, à la déification des marchés et au dénigrement de l’action politique centrée sur la jeunesse. Ces étudiantes et étudiants ont vu l’inégalité des revenus s’accélérer et la violence raciale s’intensifier ; ils ont aussi vu  le climat de la planète bouleversé par la déréglementation et la cupidité d’une poignée d’individus. Ils constatent que des gouvernements dictatoriaux et xénophobes sont souvent élus démocratiquement et que la démocratie peut, comme une maladie auto-immune, s’attaquer à elle-même, parfois de manière fatale. La découverte de centaines de tombes anonymes d’enfants autochtones au Canada leur rappelle qu’un pays qui se définit fièrement comme une démocratie est hanté par une histoire d’exclusion violente qui refuse d’être reléguée dans le passé. Mes étudiantes et étudiants savent pertinemment que la démocratie, si elle existe, se heurte constamment à des forces antidémocratiques, notamment des inégalités structurelles liées à la classe, au genre, à l’origine ethnique et aux préférences sexuelles. Et pourtant, malgré tout cela, la démocratie ne se rend pas, ce qui signifie qu’il ne faut pas renoncer à poser la question « Qu’est-ce que la démocratie ? ». Nombreux sont ceux et celles qui restent convaincus qu’une société véritablement florissante ne peut être qu’une société dans laquelle, individuellement et collectivement, nous créons les conditions nous permettant de choisir librement la manière dont nous nous gouvernons.

Astra Taylor a le mérite de ne pas apporter de réponse directe à la question posée par le titre de son film. À certains moments du documentaire, elle suggère que la démocratie est un idéal abstrait, inatteignable et inimaginable en soi, vers lequel nous pourrions et devrions néanmoins tendre. Mais le film propose également un récit quelque peu différent, qui est, à mon avis, beaucoup plus convaincant, en particulier dans un cadre scolaire. Quelle que soit la forme que prend l’autonomie collective, il s’agit d’une pratique d’appartenance commune que nous ne pouvons apprendre de façon durable qu’en la faisant et que nous ne pouvons faire qu’en l’apprenant. La démocratie est, pour ainsi dire, une éducation qui nourrit notre capacité à la démocratie et notre aptitude à partager le pouvoir plutôt qu’à le subir ou à s’en remettre à l’autorité. La démocratie renaît dans une culture qui encourage l’interdépendance substantielle au lieu de tourner cette pratique en dérision, la jugeant sans rapport avec les prétendus mérites de la liberté et de l’autonomie. La démocratie est le fruit d’une éducation complexe, d’un semestre sans fin. La leçon ? En tant qu’étudiantes et étudiants de la démocratie qui sont aussi des étudiantes et étudiants pour la démocratie, les membres du demos sont invités à apprendre à se gouverner dans un souci non seulement d’égalité, mais aussi de respect de l’incomparable singularité de chaque membre : le demos, compris démocratiquement et compris comme étant composé de celles et ceux qui ne cessent de se demander « Qu’est-ce que la démocratie ? », est au mieux un ensemble d’égaux sans pareils.

C’est peut-être le point le plus délicat soulevé par le documentaire d’Astra Taylor, mais c’est sans doute le plus important. Une démocratie digne de ce nom n’honore pas l’uniformité et les équivalences forcées du marché, mais les différences surprenantes et irréductibles qui accélèrent et compliquent l’existence sociétale. Emmanuel Kant, qui n’était pas un démocrate, a reconnu l’importance de ce bien public lorsqu’il a affirmé que le respect de la singularité de la personne, qui est pour lui le fondement de la justice politique et d’une communauté éthique, était la seule chose au monde qui ne pouvait être achetée ou vendue. Chaque voix demande à être comptée, mais elle est aussi sans égale, « inestimable », indénombrable et possède de ce fait l’unique caractéristique qui fait de chaque personne plus que simplement « une », à savoir la dignité. Les communautés justes — appelons-les des « démocraties » tout en nous demandant ce que nous voulons dire lorsque nous utilisons ce mot si problématique — ne cherchent pas à résoudre ce paradoxe, cette incommensurabilité, mais s’efforcent plutôt de vivre avec elle de manière responsable, en explorant le gouffre qui sépare les besoins et les désirs individuels et ceux du plus grand nombre. Quiconque enseigne sait à quoi ressemble cette traversée interminable, épuisante et imprévue, car c’est ce qui donne vie au patrimoine commun de la classe et l’empêche de se transformer en une simple transmission mécanique de connaissances à des étudiantes et étudiants anonymes.

Qu’est-ce que la démocratie ? traite des grandes idées, voire des plus grandes. Astra Taylor encourage plusieurs intellectuelles et intellectuels publics à s’exprimer sur ces idées. Angela Davis, par exemple, appelle non pas à la réforme de la démocratie, mais à son abolition parce que la démocratie est empoisonnée à la source par la suprématie blanche et que la seule solution viable est de faire en sorte qu’elle cède la place à des pratiques démocratiques entièrement nouvelles. Mais il est révélateur que les moments les plus touchants soient ceux où la caméra d’Astra Taylor saisit les expériences difficiles d’individus ordinaires pour qui la démocratie est un idéal lui aussi profondément en crise. En voici des illustrations.

La jeune femme noire qui manifeste lors de la révolte de Charlotte décrit la peur qu’elle ressent dans les rues de son propre pays : « Je dois pouvoir me protéger contre l’État », dit-elle. « J’ai quitté la maison de ma mère il y a seulement deux ans. »

La musicienne qui a échappé de justesse à l’extrême violence à Alep plaide en faveur d’un lieu de paix pour elle et sa mère gravement blessée. Le fait qu’elle exprime ce souhait alors qu’elle est bloquée dans un camp de réfugiés en périphérie d’Athènes, censée être le berceau de la démocratie, est aussi révoltant que navrant.

Partout où nous nous tournons dans le documentaire d’Astra Taylor, nous nous heurtons au spectre d’une notion périmée de la démocratie qui exclut injustement des vies précieuses et singulières dans son désir fou de se justifier comme étant un modèle de « justice » et de « liberté ». Dans le film, chaque rencontre nous rappelle que le demos est composé d’âmes tout à fait uniques — et donc également incomparables — pour lesquelles la soif inextinguible de s’épanouir ensemble est la cause de l’agonie de leur époque, de notre époque et de toutes les époques. Nombre de ces personnes parlent de la démocratie de manière si convaincante, non pas en dépit, mais parce qu’elles vivent dans un monde qui est tout sauf démocratique. Elles enseignent que la démocratie n’est pas un vœu pieu pour l’avenir, mais une nécessité impérieuse, un kratos ou une force, qui est toujours urgente, toujours actuelle, à la fois très ancienne et entièrement nouvelle.

Ce sont ces personnalités singulières, ces témoins de la démocratie, qui laissent une impression durable à mes étudiantes et étudiants. Il n’y a peut-être pas de réponse à la question « Qu’est-ce que la démocratie ? », mais il semble très clair que la poser intelligemment et sentir sa puissance insurrectionnelle et irréductible commence sur le terrain, parmi celles et ceux pour qui c’est le plus important. Et comme l’a dit Mary Wollstonecraft, « le commencement est toujours aujourd’hui. »

David L. Clark est professeur au département d’anglais et d’études culturelles de l’Université McMaster, où il est aussi membre associé du département Santé, vieillissement et société et membre du conseil des enseignantes et enseignants du programme Arts et sciences.

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