Enseignement supérieur : TRACES

Enseignement supérieur : TRACES

Enseignement supérieur : TRACES

TRACES, la production multimédia immersive de l’Office national du film, a été conçue en vue de l’Expo 2020 de Dubaï. Créée par une équipe interdisciplinaire constituée d’architectes, d’artistes et de designers, TRACES est une vaste installation qui invite le public à réfléchir à la précarité de l’environnement à la lumière du changement climatique provoqué par l’activité humaine.

L’artiste et architecte Rami Bebawi, l’un des créateurs de TRACES, évoque une « stratégie qui s’appuie sur l’expérience » pour susciter une réaction à la fois émotionnelle et intellectuelle devant un contenu troublant. Le projet se compose de huit « boîtes » à échelle humaine, qui convient les gens à interagir avec les objets, les paysages sonores et l’architecture de l’installation, de manière intime et fluide. Chaque « boîte » est une pièce partiellement ouverte contenant un grand cube ambré et lumineux. De ce cube s’élève un murmure, une volée d’oiseaux fossilisés en plein vol. Ces cubes, ou « fossiles » comme les appelle Rami Bebawi, invitent le public à admirer la beauté du monde naturel tout en reconnaissant une autre réalité : la perte et la dégradation des habitats causées par le réchauffement climatique.

Le scintillement hypnotisant du joyau/nuit. Photo: Gerry O’Leary

Située à la fois sur l’esplanade et à l’intérieur du pavillon canadien, TRACES s’harmonise parfaitement au paysage et à l’environnement. Chacun, chacune découvre tout naturellement l’installation, sur un parcours sans ordre préétabli, vivant ainsi une expérience narrative unique. Cette création interdisciplinaire et multisensorielle s’inscrit dans la tradition des récits novateurs ou non linéaires qui constitue l’essence même de la mission de l’ONF. Récemment, j’ai eu l’occasion d’interroger Rami Bebawi sur le processus de création de TRACES et sa réception à l’Expo 2020 de Dubaï. 

Qui a mis sur pied l’équipe multidisciplinaire derrière TRACES ? Comment chaque entité créative a-t-elle contribué au projet ?

L’entreprise est née d’un appel d’Affaires mondiales Canada qui a commandé à l’ONF une installation publique destinée à être exposée à l’entrée du pavillon du Canada à Dubaï.

L’équipe se composait de trois pôles principaux : Creos, entreprise spécialisée dans la production, qui réalise des œuvres d’art voyageant dans le monde entier ; Étienne Paquette, artiste multimédia et directeur artistique ; et enfin KANVA, pour le concept original, la direction artistique et l’exécution du projet. Il s’agit des trois grandes entités. Bien sûr, nombreux sont celles et ceux qui ont mis la main à la pâte, des artistes aux ingénieurs. C’était une grosse équipe.

Comment TRACES explore-t-elle les thèmes du réchauffement climatique tout en proposant au public une image contemporaine du Canada ?

Une exposition universelle tient beaucoup du partage, de l’échange, que ce soit à travers la technologie ou par des aspects plus affectifs. Il s’agit d’un territoire où nombre de pays se réunissent et essaient de se montrer sous leur meilleur jour. C’est toujours délicat : on veut présenter un projet ayant une signification internationale, sans pour autant perdre de vue la dimension locale dans laquelle on doit aussi pouvoir se reconnaître.

Lorsqu’on nous a demandé de nous pencher sur cette proposition, le Canada s’était déjà prononcé sur le réchauffement de la planète et le changement climatique ; nous avons approfondi la réflexion. KANVA étudie cette question depuis longtemps, comme l’illustre notre travail pour la Migration du Biodôme de Montréal ou le Centre des sciences de Montréal. Nous avons essayé de voir le Canada comme un pays très riche, doté d’un vaste écosystème. Pourtant, l’impact du réchauffement planétaire et du changement climatique nous touche tous et toutes. Qu’il s’agisse des incendies qui ont frappé l’Ouest ou de l’érosion qui sévit à l’Est, les conséquences sont partout, ainsi que le corollaire obligé : l’extinction de différentes espèces.

La conscience en soirée/nuit. Photo: Gerry O’Leary

La démarche qui sous-tend TRACES se décline de plusieurs façons : comment aborder la disparition des espèces ? Comment préserver la mémoire collective ? Comment admettre la vitesse vertigineuse à laquelle ces espèces nous quittent ? Ce questionnement est propre au Canada, mais s’applique au reste du monde. Nous, nous le contextualisons dans la réalité canadienne parce que nous avons une nature vaste, variée, si précieuse.

Quelle est la signification des « fossiles » ?

Nous voulions créer une installation convaincante, belle, mais elle devait susciter une réflexion sur cette disparition. Les espèces s’effacent si vite que, pendant un instant, on peut s’imaginer un murmure d’oiseaux, saisis en plein vol, fossilisés.

Le mouvement des oiseaux en suspens. Photo: Gerry O’Leary

Les fossiles parlent d’une espèce passée ou disparue. C’est une trace de ce qui n’est plus. Pourquoi les oiseaux ? Les oiseaux ne pensent pas aux frontières, ils sont internationaux, ils symbolisent la liberté, la vie. On peut se représenter une nuée d’oiseaux, fossilisés en une fraction de seconde. C’est à cette vitesse que les espèces meurent.

Nous avons créé des fossiles, nous avons étudié les oiseaux. Ensuite, nous avons façonné des sculptures d’oiseaux, nous les avons numérisées en 3D, nous les avons animées pour obtenir des mouvements variés. Par la suite, nous avons imprimé en 3D des centaines et des centaines d’oiseaux, à différentes échelles et dans plusieurs positions. Nous les avons placés dans différentes boîtes et nous y avons versé un matériau qui a provoqué une réaction exothermique, a pris une couleur ambrée et s’est fissuré : tout à coup, nous avions des oiseaux fossilisés.

TRACES invite le public à interagir physiquement avec les objets et les espaces de l’installation. Quel est le sens de cette participation ?

Nous avons créé huit cubes de deux mètres sur deux, chacun représentant une expérience singulière, un chapitre différent de la même histoire, celle de ces oiseaux fossilisés. Nous tenions à cette interaction. Nous ne voulions pas que les visiteurs et visiteuses se contentent de voir un oiseau figé suscitant uniquement de la tristesse. Si l’humain s’implique, peut-il ramener l’oiseau à la vie ? Est-il dès lors possible de prôner l’idée selon laquelle la participation humaine pourrait s’avérer positive si nous nous attaquions à cette urgence mondiale ?

Chaque boîte porte un nom différent. Le joyau représente un cube posé sur un piédestal, comme un objet de musée, symbole de sa valeur. La commémoration s’apparente à une pierre tombale horizontale sous laquelle se trouvent un paysage et, au-dessus, des oiseaux figés dans le fossile, rendant ainsi hommage à une espèce disparue. Dans le cube Les oubliés, nous avons jeté au sol les prototypes, pour illustrer la négligence avec laquelle nous traitons ce qui est précieux. Le panneau du Pupitre, ce vieux bureau d’école, se soulève et découvre un grand oiseau qui nous regarde, piégé dans une catastrophe naturelle, avec, pour trame sonore, le bruit de l’océan. Dans Le rassemblement, un cube contenant un fossile est posé au milieu d’une table de cuisine. Au début, les sons qui retentissent sont un peu inquiétants, comme si la nuée d’oiseaux voulait s’échapper, mais plus il y a de personnes assises, plus la lumière apparaît et plus les sons deviennent mélodiques. Nous tenions ici à illustrer la nécessité d’aborder ce problème collectivement. Dans La conscience, une cage à oiseaux vide est suspendue au-dessus de quatre chaises disposées au milieu d’un cube. C’est le seul endroit sans fossile. Lorsqu’on s’assoit, des mélodies s’élèvent du jardin ; ce sont des chants d’oiseaux. La cage met en lumière la volonté humaine de dominer les autres espèces, mais la cage est vide, l’oiseau est parti. Le sanctuaire est le seul cube dans lequel on ne peut pas entrer, renvoyant ainsi à la notion de réensauvagement, de remise à l’état naturel : pour protéger la nature, il faut empêcher l’être humain d’avoir accès à certains endroits.

Les oubliés. Photo: Gerry O’Leary

L’installation se termine par une immense murale représentant un paysage qui brouille les frontières entre l’eau et les arbres, autant d’images du Canada : le public se fond dans la fresque jusqu’à en faire partie.

Quel rôle l’architecture et l’art peuvent-ils jouer dans le débat sur le changement climatique provoqué par l’activité humaine ?

L’architecture contribue de différentes manières à ce débat. D’abord, il y a des aspects scientifiques, pragmatiques : écoresponsabilité, sélection des matériaux, systèmes énergétiques, construction écologique. Il ne faut pas non plus oublier la notion de sensibilité. Les murs extérieurs peuvent-ils devenir un habitat pour d’autres espèces ? Peut-on éviter de construire des systèmes fermés et contrôlés qui multiplient les catastrophes climatiques, créant ainsi un cercle vicieux ?

Lorsque nous proposons des projets, qu’il s’agisse d’art ou d’architecture, nous gardons à l’esprit trois éléments : le cœur, la tête, les mains. La première chose dont il faut tenir compte, c’est le cœur. Réussissez-vous à créer un attachement émotif avec un bâtiment, une œuvre d’art, une expérience ? Ce lien, cet attachement touche-t-il votre cœur ? Si oui, nous pouvons passer à l’étape suivante : la tête. Réussissons-nous à transmettre un message ? Le sens est primordial. Enfin, les mains : est-il possible de promouvoir une action positive, contrairement à l’empreinte qu’on laisse derrière nous ? Contribuez-vous à un changement collectif ? Individuel ?

Le message du cœur, de la tête et des mains est ainsi très clair dans TRACES. L’installation est belle, séduisante. Elle est aussi fragile. Quand on y ajoute l’éclairage et l’ambiance sonore, on obtient cette chose précieuse à laquelle on s’attache. La tête, c’est le message ; si nous n’avions qu’un seul cube, le message serait plus difficile à comprendre. Mais comme il y a huit chapitres de la même histoire, le message passe. Les mains… nous espérons que le public, après avoir vu l’installation, aura une autre vision des choses, remettra peut-être certaines habitudes en question. Peut-être cette installation contribuera-t-elle à déplacer l’humain du centre de l’univers pour qu’il apparaisse plutôt comme un maillon contribuant à l’équilibre de l’ensemble.

À la fin de l’exposition universelle, qu’adviendra-t-il de TRACES ?

L’essence de TRACES, c’est l’itinérance. L’installation a fait ses débuts à l’Expo 2020 de Dubaï, c’est un excellent point de départ. Elle a jeté un éclairage accru sur la présence canadienne, mais maintenant, il est temps qu’elle parte en tournée dans le monde entier, pour trois à cinq ans. Le calendrier n’est pas encore arrêté, en raison de ce qui se passe sur la planète, mais cette installation est faite pour voyager, comme les oiseaux.

Jill Ho-You est professeure adjointe en médias imprimés à l’Alberta University of the Arts à Calgary, en Alberta, au Canada. Sa pratique créative et sa recherche l’amènent à explorer l’intersection du traumatisme et de l’environnement à travers un mélange de médias imprimés, de bioart et d’installations.

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