Streamers : de l’idée à la websérie

Streamers : de l’idée à la websérie

Streamers : de l’idée à la websérie

Les streamers constituent l’une des communautés les plus remuantes d’Internet. Sur Twitch, ils sont plus de 2 millions à diffuser chaque jour des contenus – essentiellement des parties de jeux vidéo en temps réel – qui rejoignent les quelques 100 millions de personnes connectées tous les mois sur la plateforme la plus populaire du monde dans ce genre. Entre Fortnite, League of Legends ou Grand Theft Auto, ce sont plus de 9 milliards d’heures de vidéo qui ont été regardées en 2018 ! Twitch est aujourd’hui le quatrième plus gros consommateur de bande passante de la planète et génère de confortables revenus pour les acteurs qui y comptent le plus d’abonnés.

Plus profondément, et plus fondamentalement sans doute, ce phénomène inaugure un nouveau genre de lien social, une nouvelle manière de se connecter les uns les autres, une autre matière de vivre ensemble.

Dès lors, comment documenter ce qui émerge dans cette niche de plus en plus massive ? Comment en témoigner, comment en rendre compte avec un point de vue d’auteur ? Comment penser, comment créer un documentaire non pas sur la « communauté Twitch »mais avec elle ? Et si possible, à l’instar du stream, en temps réel et de manière connectée.

Dès lors, comment documenter ce qui émerge dans cette niche de plus en plus massive ? Comment en témoigner, comment en rendre compte avec un point de vue d’auteur ? Comment penser, comment créer un documentaire non pas sur la « communauté Twitch »mais avec elle? Et si possible, à l’instar du stream, en temps réel et de manière connectée.

C’est le défi que s’est lancé Guillaume Braun, fondateur et directeur artistique d’Akufen, studio de création numérique notamment impliqué dans Journal d’une insomnie collective, Fort McMoney et Do Not Track. Pendant deux ans, il a mis ses activités professionnelles presque sur la glace pour se consacrer aux streamers. Récit d’une aventure qui est aussi un défi personnel. Radiographie d’une websérie en construction.

Immersion

Pour présenter son projet à l’ONF, Guillaume Braun a donné rendez-vous à ses producteurs sur… le canal Twitch d’Akufen. Et ce n’était pas une coquetterie : l’auteur s’est immergé dans la plateforme plusieurs années pour découvrir de l’intérieur un univers qu’il connaissait (il est lui-même gamer), mais qu’il ne maîtrisait pas. « Je voulais réaliser un court documentaire sur les notions d’exploration, de contact avec les initiés, d’influence des utilisateurs et d’expérience interactive, écrivait-il en 2017. Je désirais explorer le milieu pour mesurer l’étendue du phénomène et découvrir ses principaux acteurs. Qui sont les streamers ? Pourquoi font-ils ce qu’ils font ? Qui sont les spectateurs ? Qu’est-ce qui les attire autant dans cet univers ? Je souhaitais faire un film très humain; raconter l’histoire des streamers, tous uniques. »

L’ONF, de son côté, s’intéressait depuis longtemps aux phénomènes qui passent sous les radars des médias traditionnels, et cherchait à donner de la visibilité aux invisibles supposés d’une société qui porterait en germe les graines de notre devenir collectif. « Streamers nous a permis d’expérimenter de nouvelles formes documentaires sur un terrain inexploré généré par notre ère hyperconnectée du direct à tout instant, explique le producteur Louis-Richard Tremblay. Le phénomène du streaming a donné naissance à un nouveau langage et à de nouvelles pratiques culturelles. Comment capter cette culture ? En s’y immergeant afin de la comprendre et d’en apprécier l’évolution et la singularité, dans la grande tradition du documentaire, mais avec les outils technologiques d’aujourd’hui. »

Comment le streaming est-il en train de transformer notre rapport au monde ? C’est aussi ce qui a motivé les équipes d’ARTE France, qui, par la voix de Marianne Lévy-Leblond, précise : « Nous avons dès le début adhéré au projet Streamers pour l’occasion qu’il nous donne d’aller à la rencontre de communautés dont l’importance croissante reste encore mal connue. Nous en faisons même un enjeu central de nos missions de service public, pour jeter un éclairage sur des communautés qui font l’objet de stéréotypes trompeurs, à une époque où le jeu vidéo et le streaming deviennent des activités de masse et nourrissent la culture populaire en bousculant les vieilles hiérarchies du savoir et les schémas des relations sociales. Nous sommes également convaincus de la pertinence et de l’originalité d’un documentaire “à ciel ouvert” qui s’empare (pour enquêter et aussi pour diffuser) des outils de la communauté qu’il observe. »

« Nous avons dès le début adhéré au projet Streamers pour l’occasion qu’il nous donne d’aller à la rencontre de communautés dont l’importance croissante reste encore mal connue. » – Marianne Lévy-Leblond, ARTE France

Observation participante

Twitch comme manifestation primaire d’une trame de fond qui préfigurerait une nouvelle manière de vivre (ensemble) en ligne : telle était donc l’hypothèse. Guillaume s’est cognée à une première difficulté : comme sur toute plateforme sociale, il y a des codes, des usages et un langage particuliers qui peuvent sembler déconcertants pour les non-initiés. Il allait falloir les dompter, et les adopter.

Le temps est le meilleur allié pour qui voudrait se familiariser avec les règles de ce jeu. Tel un cinéaste en terre inconnue, un peu à la manière de Jean Rouch, Guillaume Braun a alors pratiqué ce que les ethnologues appellent « l’observation participante ». Il a cherché à comprendre l’Autre par des expériences communes, en adoptant son vocabulaire et son rythme, en rompant également avec ses propres habitudes, en se coupant du monde.

Il lui a fallu vivre sur la plateforme, devenir le sujet pour le comprendre de l’intérieur plutôt que le décrire depuis l’extérieur. Ce n’est pas la même chose d’interviewer quelqu’un que de se mettre dans sa peau; or, Guillaume Braun souhaitait saisir intimement ce qui anime les streamers. « Nous avons décidé de faire un documentaire conçu, vu et approuvé par son sujet », précise-t-il. Manière aussi d’instaurer un climat de confiance, de gagner en crédibilité et de nouer des relations authentiques avec ses futurs personnages. Ambitieux projet, car on peut très vite se brûler les ailes sous les cieux effervescents de Twitch. Il fallait donc être prudent pour ne pas perdre son capital de sympathie et l’adhésion de sa communauté.

« Nous avons décidé de faire un documentaire conçu, vu et approuvé par son sujet. » – Guillaume Braun

Avatar

Guillaume Braun est devenu Will. Sous couvert de son avatar créé pour l’expérience, l’auteur a commencé par se fondre dans le moule. Il a arpenté la plateforme, fasciné par ce monde où les superstars (millionnaires) côtoient des streams vides de spectateurs. Il a participé aux chats, commenté et streamé lui-même, a regardé des dizaines d’heures de vidéo chaque jour jusqu’à gagner la confiance d’un streamer de renom pour se voir confier la modération de son compte.

Plus qu’un avatar d’ailleurs, plus qu’une « version améliorée de soi-même », c’est un univers qu’il a spécifiquement créé, une esthétique et un ton, une manière particulière d’interpeller les passants dans les ruelles et les avenues de Twitch. Cette démarche pratique est à l’image de l’approche intellectuelle : éviter tout sensationnalisme pour tenter de comprendre au mieux « la pop culture la plus méconnue du moment ».

L’entreprise a aussi nécessité abnégation et humilité. Car on ne peut pas streamer à temps partiel pour rejoindre les auditoires, et Will a dû faire face à une salle vide au départ. Il aurait pu surfer sur ses communautés personnelles déjà établies (comme celles d’Akufen), mais il s’y est refusé, préférant se mettre dans la peau du novice.

Et finalement, il est devenu l’un d’entre eux.

Duo

Twitch est une expérience à la fois communautaire et solitaire, personnelle et personnalisée, autocentrée parfois mais éminemment sociale. Will n’avait pas toutes les ressources pour briller dans cette société si particulière, alors il a formé une équipe détonante pour mener son projet à bien. Les producteurs de l’ONF lui ont conseillé de joindre ses forces à celles de Marie-Eve Tremblay, chroniqueuse à Radio-Canada notamment connue pour la série Corde sensible.

Spécialiste de la gestion des communautés et de la production de vidéos live (où l’on filme en même temps que l’on interagit avec les spectateurs), Marie-Eve Tremblay a l’habitude de se frotter à des univers qu’elle ne connaît pas. Surtout, elle n’était pas une grande spécialiste des jeux vidéo, pas fascinée par les streamers non plus, ce qui lui a permis de conserver une distance critique tout au long de l’aventure.

Elle était la candidate idéale pour épauler Guillaume dans son travail d’investigation, et le binôme s’est soudé lors du premier TwitchCon de l’histoire.

Discussion

Il y a eu deux étapes cruciales dans cette enquête : en 2015 à San Francisco et en 2016 à San Diego. Les deux coréalisateurs se sont rendus à cette grand-messe entièrement dédiée à Twitch. Il était essentiel pour eux de se mêler physiquement aux streamers et aux viewers. C’était même fondamental tant était profond le fossé qui séparait les canaux virtuels et le terrain concret au moment de nouer des relations avec les futurs protagonistes du projet.

La pratique documentaire s’est ici incarnée au contact de la réalité. C’est au TwitchCon que les coréalisateurs se sont rendu compte de l’ampleur du phénomène, saisissant à quel point les streamers sont populaires, adulés, et… insaisissables quand il faut convenir d’un rendez-vous pour se rencontrer.

Il était essentiel pour eux de se mêler physiquement aux streamers et aux viewers. C’était même fondamental tant était profond le fossé qui séparait les canaux virtuels et le terrain concret au moment de nouer des relations avec les futurs protagonistes du projet.

Soucieuse de trouver de « bons » streamers, représentatifs du travail au quotidien sur la plateforme, et en fuyant tout sensationnalisme, Marie-Eve a déployé des trésors d’imagination pour capter l’attention de MANvsGAME, de Mr. Moon ou de summit1g. Et c’est dans ce « salon » que les auteurs ont fait plus ample connaissance avec les personnages qui allaient devenir incontournables dans le documentaire, à l’image de djWHEAT, le directeur des studios Twitch, qui organise cet événement d’ampleur et qui streame depuis l’époque de Justin.tv, en 2005.

À San Francisco comme à San Diego, l’accueil a été enthousiaste. Personne ne déclinait les invitations. Des liens se sont tissés. À ce stade, Marie-Eve Tremblay et Guillaume Braun ne filmaient pas, mais commençaient à structurer le projet dans un dialogue direct avec les principaux intéressés. Et s’ils ont séduit, c’est qu’ils avaient une arme de conviction massive : ethnographes de Twitch, ils se refusaient d’adopter cette posture du scientifique venant à l’encontre de son sujet avec une loupe pour disséquer les secrets de ces étranges créatures que seraient les streamers. Ils parlaient d’égal à égal – Guillaume se présentant d’ailleurs comme Will.

Le courant a passé.

Interactivités

De retour sur la plateforme, Guillaume Braun, épaulé par Akufen, a développé plusieurs outils pour parfaire sa connaissance des streamers. Des dispositifs techniques ont été spécialement conçus pour poursuivre et entretenir le dialogue, tout en autorisant Will à augmenter son capital de sympathie auprès de la communauté.

D’abord, un mini robot conversationnel a permis de sonder les streamers grâce à cinq questionnaires interactifs 200 heures ! « Quel a été le premier produit de la compagnie Nintendo ? » « Combien de temps passes-tu en moyenne chaque semaine sur Twitch ? », « En quelle année la première édition du jeu Final Fantasy a-t-elle été lancée ? » Assez ingénieux, le dispositif (qui classait les participants en fonction de leurs réponses) les interrogeait sur les connaissances en matière de jeux vidéo et demandait des renseignements personnels. Ces milliers de sollicitations, tour à tour futiles et sérieuses, ont permis de mieux connaître la plateforme, d’alimenter la conversation, et donc d’attirer les internautes, mais à une échelle modeste.

Si la dramaturgie du questionnaire avait été pensée pour ménager des surprises et soutenir le rythme, il y manquait assurément une dimension humaine, l’interactivité charnelle qui fait tout le sel de Twitch. Il est aussi fort à parier que si Guillaume Braun avait montré son visage, il aurait sans doute séduit davantage de spectateurs, mais ce n’était pas dans les plans du créateur.

Il est aussi fort à parier que si Guillaume Braun avait montré son visage, il aurait sans doute séduit davantage de spectateurs, mais ce n’était pas dans les plans du créateur.

Précisons également que cette manière d’interpeller les principaux intéressés d’un projet est une inspiration directe du Journal d’une insomnie collective, documentaire interactif auquel Akufen a participé et pour lequel des questions soumises nuitamment à des insomniaques avaient permis d’affiner le résultat (dans la même veine que le travail de Katerina Cizek sur Highrise). Les réponses obtenues ont saupoudré l’expérience, renseigné le processus documentaire et sédimenté dans la forme finale du documentaire.

De là à dire qu’il y a un lien entre streaming et insomnie… 😉

Live

Pour ce projet, Guillaume Braun et Akufen ont également développé une technologie permettant de réaliser sur Twitch des « épisodes de recherche » réunissant plusieurs streamers pour discuter des habitudes des uns et des autres sur la plateforme. Ce système de flux vidéo multi-utilisateurs destiné à diffuser des entrevues en direct, devant public, sur une chaîne Twitch, a été utilisé à plusieurs reprises. Une vingtaine de personnes au total ont pris part aux débats portant sur des thèmes définis en amont. Ces « performances » ont également été diffusées sur les réseaux sociaux pour toucher un maximum de personnes.

Pour la première fois, c’est Will qui parlait ici au nom du projet, et qui animait ces rencontres. On y a découvert certains des personnages qui seraient présents dans la websérie finale. On y a parlé de la relation de chacun à la plateforme, des différences d’usage avec YouTube, de la manière de s’exposer, du fait d’être une femme sur Twitch, ou encore des incidences du stream sur la vie privée.

Cette phase a été là encore décisive. En créant des outils pour que les streamers s’approprient son projet, et en attendant leurs réponses pour penser la forme finale, Guillaume Braun s’est tenu à son principe de base : ce sont les acteurs de Twitch, ceux qui font vivre et animent la plateforme au quotidien, qui devaient raconter leurs existences.

Dans cette étape, les coréalisateurs ont recueilli de précieux renseignements – secrets de la réussite et pièges à éviter pour amadouer la communauté. Ils ont découvert les femmes et les hommes qui se cachaient derrière les streamers, avec leurs qualités et leurs failles. Les échanges entre créateurs et futurs personnages ont eu une influence sur la démarche éditoriale : les thèmes et les questions qui sont devenus le ciment de la websérie sont provenus directement des propos tenus lors de cette expérience collective réalisée en live. Les meilleurs moments constituent d’ailleurs une somme documentaire toujours en ligne sur YouTube.

Réalisation

Si la plateforme Twitch a été utilisée pour conceptualiser la websérie, elle a aussi été sollicitée pour la réaliser et pour la diffuser, grâce à une interface de programmation (API) conceptualisée par Guillaume Braun pour pouvoir utiliser Twitch comme on se sert de Skype. Grâce à cette astuce, toutes les interviews ont pu être réalisées avec et par les streamers.

L’une des spécificités de la plateforme est en effet sa capacité de procurer le sentiment d’être assis dans la même pièce que la personne que l’on regarde. Cette sensation d’intimité et de présence physique trouve son écho formel dans la manière de filmer – et de restituer – les entrevues. L’auteur était formel : « C’est en laissant les streamers utiliser les outils avec lesquels ils sont le plus à l’aise que nous réussirons à brosser un portrait authentique de ces personnalités publiques qui gravitent dans le vaste et majestueux monde virtuel. »

« C’est en laissant les streamers utiliser les outils avec lesquels ils sont le plus à l’aise que nous réussirons à brosser un portrait authentique de ces personnalités publiques qui gravitent dans le vaste et majestueux monde virtuel. » – Guillaume Braun

Les seules caméras utilisées pour réaliser ces entrevues – et toute la websérie – ont donc été celles des streamers, qui sont restés maîtres du cadre de leur expression. Chacun a en quelque sorte conservé sa signature, avec un degré variable de mise en scène; dispositif qui préserve aussi la confidentialité de l’enregistrement à domicile. Pas de caméra professionnelle, pas d’équipe de tournage : rien d’intimidant dans l’enregistrement qui, une fois encore, détourne la plateforme à son avantage en utilisant ses codes et son langage propres. Les intervenants oubliaient la caméra, avec la sensation de participer davantage à une conversation téléphonique qu’à un tournage de film. Tout se passe ici et maintenant, dans l’authenticité du live.

Finalement, 14 streamers ont été retenus pour figurer dans la websérie (36 ont été interviewés). Leurs paroles constituent la matière première du projet, et c’est à partir de ces entretiens que la série s’est construite, dans une optique linéaire.

De l’interactif au linéaire

Streamers est devenu une websérie faute d’approche interactive suffisamment convaincante. Il a par exemple été imaginé de construire un site interactif à partir duquel on aurait pu se connecter à Twitch en live, mais des considérations d’ordre techniques et comportementales n’ont pas permis à cette intuition de se réaliser. En effet, si vous renvoyez un internaute vers un streamer identifié et que celui-ci n’est pas en train de retransmettre une vidéo, l’expérience sera assurément décevante.

Comme pour le Journal d’une insomnie collective, donc, ce documentaire n’a été collaboratif que durant sa phase de préparation et de conception. La démarche interactive en amont a eu une influence sur le résultat en aval, mais, lui, est resté non interactif, de prime abord. Car, nous le verrons, la proposition narrative de 4 webépisodes de 12 minutes environ est peut-être le travail le plus interactif que Guillaume Braun ait jamais mené.

Reste que l’auteur a été confronté à un nouveau défi. Si dans le champ créatif interactif qu’il avait l’habitude de fréquenter, on peut changer le code à loisir, dans un processus de réalisation malléable qui fonctionne par itérations, en linéaire, il faut prendre des décisions irrémédiables, avec des choix qui auront une incidence définitive sur la forme finale. En d’autres termes, la finalisation du projet ne procède pas d’un jeu de recherches et d’essais/erreurs jusqu’au dernier jour; elle dépend d’étapes de validation sur lesquelles on ne peut pas revenir dès lors qu’elles ont été entérinées.

Scénario

L’histoire des périples de Will au royaume de Twitch aurait sans doute été aussi intéressante à documenter que des streamers qui se racontent eux-mêmes. Mais Guillaume Braun ne souhaitait pas se mettre en avant. Et même s’il a été imaginé que le duo de créateurs qu’il forme avec Marie-Eve Tremblay raconte l’histoire, les réalisateurs ont préféré se servir de leurs expériences et de leurs expertises pour s’effacer au profit des protagonistes. Cette volonté de discrétion n’a pas pour autant valu la disparition du personnage de Will. C’est par exemple lui qui a assuré la voix hors champ qui nous guide dans la websérie. Et si son avatar n’est pas présent dans la représentation, l’univers esthétique de Will irrigue et contamine le film : le motion design forme également un personnage et concourt à modeler l’univers singulier de Streamers.

À l’heure du montage, c’est le choix de la simplicité qui a été fait. Outre ce travail de motion design et de voix hors champ, le récit est rythmé par les entrevues, quelques archives de streams et quelques clins d’œil visuelsvenant agréablement pimenter le déroulement des quatre épisodes de la websérie (émotes et émojis comme autant d’éléments référentiels liés à l’univers de Twitch). Manière de ménager des respirations et de fuir la systématique d’un enchaînement trop didactique des entrevues; écheveau où tout est affaire de mesure et de dosage.

De fil en aiguille, on a conçu la structure narrative en progressant non pas vers un but, mais vers une approche à chaque minute plus profonde dans l’exploration de la plateforme. Les chapitres imaginés au départ se sont petit à petit transformés pour ne retenir que quatre entrées : « Bâtir sa communauté », « Décoder le langage », « Streamer. Manger. Dormir. Recommencer. » et « Trouver son équilibre ». Quatre épisodes pour raconter l’engagement de la communauté, le langage et les codes de Twitch, le côté lucratif du streaming et l’équilibre entre la vie en ligne et la vie hors ligne.

La question de la distribution des thèmes et des problématiques est fondamentale : comment construire une progression qui ne dissuade ni les streamers chevronnés ni les novices en la matière de poursuivre l’aventure ? Comment susciter l’intérêt dès les premières minutes du premier épisode en s’adressant à la fois au « grand public » et à un public très spécialisé ? On a sans doute fait une gageure en optant pour un format « fragmenté » dont on ne maîtrise pas l’ordre de réception par les publics.

Comment construire une progression qui ne dissuade ni les streamers chevronnés ni les novices en la matière de poursuivre l’aventure ? Comment susciter l’intérêt dès les premières minutes du premier épisode en s’adressant à la fois au « grand public » et à un public très spécialisé ?

Finalement, on a travaillé le montage comme si on reconstruisait des échanges par chaînes Twitch interposées, avec cette tension caractéristique du live et en évitant de trop « fictionnaliser » le personnage de Will. La musique et l’univers sonore composés par Louis-Philippe Quesnel sont venus parachever l’édifice.

Quinzième personnage de la websérie, la partition a été conçue pour se fondre dans l’univers de Twitch. Cette trame audio qui accompagne le spectateur de la première à la dernière minute n’est pas qu’une toile de fond : elle informe sur le monde que l’on pénètre petit à petit. Pas de percussion, juste des synthétiseurs pour un effet « rétro-moderne » qui agit comme une évocation sonore du monde du gaming.

Finalisation

Comment diffuser ces épisodes le plus largement possible ? Cette question, essentielle, a également influencé la forme de Streamers. Guillaume Braun écrivait déjà dans les documents de conception :« La façon de diffuser l’histoire et l’écosystème inspirent la façon de raconter l’histoire. »

L’ambition, comme pour toute création numérique, reste de rejoindre le plus vaste auditoire possible. On l’a vu, cette nécessité a dissuadé les auteurs de se lancer dans des formes interactives (réalité virtuelle incluse), qu’on sait plus difficiles à promouvoir auprès des publics. C’est également en ce sens qu’aucun site dédié n’a été mis en place, et que tous les efforts se sont concentrés sur les plateformes et réseaux sociaux. Efficacité de l’impact vs exubérances formelles.

La première évidence a consisté à s’appuyer sur Twitch. Après tout, parmi les 14 protagonistes réunis dans la série, GoldGlove compte 1,38 million d’abonnés, CohhCarnage en revendique 1,06 million et MANvsGAME en compte plus de 500 000. Les héros de Twitch sont devenus les hérauts de la série. C’est d’ailleurs aussi sur Twitch que Will a fait la promotion de Streamers, en répondant par exemple aux questions de la chaîne GCPodcast, qui a diffusé la série. Ce n’est pas un cas isolé, et c’est là que la websérie est devenue… interactive ! De l’aveu même de son initiateur, c’est une forme qui a suscité d’innombrables échanges et commentaires. Twitch s’est transformé en salle de projection de Streamers, et les débats qui ont suivi les visionnements de la websérie ont été nombreux, foisonnants et instructifs. L’interactivité qui a nourri l’ensemble du projet depuis le départ a infusé comme un état d’esprit. Plus qu’un clic ou qu’un J’aime, c’est le retour des communautés et la manière dont l’objet final suscite les réactions qui fonde finalement peut-être le potentiel interactif d’une proposition audiovisuelle.

Twitch s’est transformé en salle de projection de Streamers, et les débats qui ont suivi les visionnements de la websérie ont été nombreux, foisonnants et instructifs.

D’autres réseaux sociaux ont été utilisés pour la diffusion de la websérie. Difficile de passer à côté de YouTube et de Facebook, par exemple : leur très large fréquentation a dû être prise en considération, même si le temps d’attention des internautes y est parfois relativement faible (quelques secondes, dans les études les plus pessimistes).

L’ensemble du déploiement du programme, qui mobilise bien sûr les sites des coproducteurs, ONF et ARTE, a été pensé pour que les quatre épisodes soient progressivement mis en ligne partout et en même temps. À l’image, encore une fois, des pratiques des streamers, qui, présents sur Twitch, le sont aussi sur Instagram, Twitter, YouTube, etc.

Si la déclinaison de la websérie a été imaginée pour répondre spécifiquement à certains formats (avec par exemple des formats verticaux pour Snapchat), l’ambition a été abandonnée dans un souci de clarté. Reste que les quatre épisodes peuvent se regarder dans le désordre, ce qui permet de ne pas décevoir les internautes qui les rencontreraient par hasard. En somme, ce film documentaire connecté dans sa diffusion et fragmenté dans sa forme mise sur un atout considérable : le partage. C’est l’un des avantages (certes, toujours discutable) de la websérie sur d’autres formes interactives plus complexes : la recommandation par les pairs est plus aisée, et plus rapide. Guillaume Braun le reconnaît d’ailleurs sans ambages : des centaines de personnes lui ont parlé directement de Streamers sur Internet, alors que peu de professionnels ont spontanément évoqué leur ressenti avec lui. Habituellement, c’est strictement l’inverse qui se passe.

Esprit du stream, es-tu là ?

Dans sa forme, sur le fond et dans le ton, Streamers ressemble à un stream, et ce n’était pas évident à produire. Au-delà, la websérie interroge le monde moderne hyperconnecté. Plus encore, elle pose cette question : le jeu vidéo ne serait-il pas finalement qu’un prétexte pour être ensemble, se rassembler et discuter ? Le jeu vidéo comme passion commune entre personnes qui s’inspirent les unes les autres pour se construire une autre identité sur le web – indissociable de celle qu’ils entretiennent hors des écrans. Twitch serait à la fois une mini société et une cour d’école où toutes les expérimentations sont permises, un phénomène de niche devenu mouvement de masse.

Les histoires qui se racontent et se construisent sur cette plateforme ne sont pas tant celles énoncées par les streamers : ce sont les relations qu’ils entretiennent avec les viewers qui font récit. Même chose dans cette websérie où les interactions entre Will et les streamers pimentent la représentation – même s’ils ne se parlent pas directement – et où la relation entre la websérie elle-même et ses publics alimente son succès.

Reste le défi initial : documenter cette société connectée 24h/24. Ici, le processus de création a été mené en temps réel, mais la forme de restitution et de réception n’a pas pu jouer sur le direct. Une forme de déception peut-être, mais Streamers nous donne aussi matière à penser sur le devenir des œuvres numériques, en dessinant peut-être un devenir à la télévision interactive, dans son acception la plus simple et spontanée possible.

Streamers nous donne aussi matière à penser sur le devenir des œuvres numériques, en dessinant peut-être un devenir à la télévision interactive, dans son acception la plus simple et spontanée possible.

Streamers démontre enfin que le streaming est devenu courant. Et Guillaume Braun de s’amuser à prolonger cette prophétie attribuée à Andy Warhol en 1968 : « À l’avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale », 15 minutes… « par jour ! », ajoute le créateur de cette websérie. Plaisante-t-il ?

Vous souhaitez voir ou revoir la websérie Streamers? Cliquez ici.


Rédigé par Cédric Mal (Le Blog documentaire) en collaboration avec le Studio interactif de l’Office national du film du Canada

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