La part du diable, un film qui prouve que l’on n’a pas tout vu sur l’histoire du Québec

La part du diable, un film qui prouve que l’on n’a pas tout vu sur l’histoire du Québec

La part du diable, un film qui prouve que l’on n’a pas tout vu sur l’histoire du Québec

Près de 10 ans après La mémoire des anges, le cinéaste Luc Bourdon poursuit, avec La part du diable, sa fascinante démarche, qui se situe au croisement de l’histoire, du cinéma, mais aussi de plusieurs autres disciplines.

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Créé à partir d’archives de l’ONF des années 1950-1960, son premier film de montage avait connu en 2008 un succès monstre, et nous étions nombreux à vouloir qu’une suite voie le jour. Car sa manière originale, poétique et pertinente de présenter les gens, les lieux et les événements avait transformé notre perception du Québec d’alors.

Mais Bourdon a longtemps refusé de proposer une suite. Pourquoi cette réticence à revisiter les archives des années 70? « Pour être franc, c’est une décennie que je n’aime pas! », admet le cinéaste en riant. « Je la trouvais très ingrate et prêchi-prêcha. Aussi, elle a été largement documentée, contrairement à la période précédente, qui me semblait plutôt occultée. C’est un peu comme si tout était né en 1967! »

 

« Si traiter les années 70 revenait à redire ce qu’on a déjà dit mille fois, ça ne m’intéressait pas du tout », ajoute-t-il. Pour que le projet en vaille la peine, il fallait donc absolument trouver une manière de présenter les événements et figures historiques de l’époque sous un nouveau jour. Un objectif bien présent pour le premier film, mais qui constituait peut-être un plus grand défi pour le second.

On voulait sortir des sentiers battus, et non se conforter dans ce qu’on s’est déjà fait répéter ad nauseam. – Luc Bourdon

C’est ainsi que Bourdon et son acolyte, le monteur Michel Giroux, ont parcouru « avec un regard oblique » des tonnes d’archives (pas moins de 2000 films, surtout des documentaires, mais aussi des fictions) à la recherche d’extraits inédits qui, au-delà des clichés, des citations connues ou du sensationnalisme, étaient représentatifs des grandes préoccupations de l’époque.

Scène de camping familial extraite du film «La vraie vie» (1970) de Jacques Vallée

Une décennie aux multiples transitions

Si La part du diable est la suite directe de La mémoire des anges, le résultat est toutefois – à l’image de la décennie représentée – beaucoup plus sombre. Bourdon oppose d’ailleurs le romantisme de son premier film à l’âpreté de son second.

Au Québec, cette décennie correspond à la montée du nationalisme, mais on a décidé de s’intéresser aussi à ce qui se passait autour. Et il n’y a pas que le Québec qui était bousculé à l’époque – le monde occidental au complet était en transition. On voulait exprimer plusieurs types de changements et le but n’était pas de magnifier une période. Dans les années 70, comment vivait-on et à quoi rêvait-on? – Luc Bourdon

Le cinéaste explique que le matériel de base offrait plusieurs options pour aborder les événements incontournables – comme Expo, Mai 68, l’élection du PQ, les Olympiques ou le Référendum –, mais que d’autres transitions ou tensions majeures étaient toutefois, en comparaison, bien peu représentées.

La parole des femmes, par exemple, n’est pas aussi présente dans La part du diable que Bourdon l’aurait souhaité.

Même si la montée du féminisme était très importante à cette époque, je me suis retrouvé avec une cinématographie largement fabriquée, réalisée et produite par des hommes. C’est dramatique, mais c’était malheureusement une réalité de l’époque. – Luc Bourdon

Image du film «Prologue» de Robin Spry, que l’on peut voir dans «La part du diable»

« Pas de regard autochtone »

Le réalisateur déplore aussi que malgré le grand nombre d’archives portant sur les Premières Nations, « il n’y avait pas de regard autochtone : c’était toujours celui des Blancs sur leur monde ». Bourdon raconte également avoir eu du mal à représenter le point de vue des homosexuels et celui des immigrants, par exemple, parce qu’il avait entre les mains peu (voire pas) de matériel pour y parvenir.

De la même façon, l’abondante couverture des événements politiques des années 70 dont il disposait laissait rarement deviner le pont de vue des anglophones. « Pour montrer que les anglophones eux aussi s’exprimaient, j’ai dû regarder des films produits par les studios anglophones de l’ONF, ce qui n’avait pas été le cas pour La mémoire des anges. »

Mon scénario est toujours fait à partir de ce que j’ai en main, et c’est important. Je dois absolument faire avec ce que j’ai. Je ne crée pas un scénario pour ensuite chercher à l’illustrer. – Luc Bourdon

Le fil rouge

Tous les extraits de films (environ 6400!) ont ensuite été précisément classés et répertoriés avant de former des séquences qui font sens. « On ne s’est jamais perdus, on n’a jamais cherché, et c’est toute une réussite! » s’exclame le cinéaste en riant. Mais il insiste toutefois avec beaucoup de sérieux sur la rigueur de l’approche méthodologique conçue avec son monteur, qui était également de la partie pour La mémoire des anges.

Image du film «Capitale sur l’Outaouais» de Pierre Lemelin, dont Luc Bourdon s’est servi

Une fois les extraits sélectionnés, comment parvenir à bien lier ce mélange? À l’aide de la trame musicale, que le réalisateur qualifie de « ritournelle » ou de « fil rouge », et qui est en grande partie responsable de la qualité poétique du film, tout comme certains discours. On pense à Gerry Boulet ou à Charlebois, entre autres. Mais aussi à des discours, à des sons…

« Il ne faut pas oublier, durant le processus de recherche ou de montage, qu’on fait un film. On n’est pas en train de placer les images d’un reportage pour expliquer une chose : on crée un objet de cinéma. Et j’ai un immense plaisir à faire des films de montage comme celui-ci. »

Devrons-nous patienter encore dix ans pour découvrir la suite de La part du diable? « Non! J’ai déjà accepté. Mais ce qui m’intéresse, c’est la période avant La mémoire des anges. La Deuxième Guerre mondiale, et surtout l’après-guerre au Québec », révèle Bourdon, qui planche aussi sur un projet de documentaire en ce moment.

La part du diable est une production de Colette Loumède, du studio Documentaire de l’ONF.

En attendant la sortie de La part du diable le 16 février, pourquoi ne pas revoir La mémoire des anges?

La mémoire des anges, Luc Bourdon, offert par l'Office national du film du Canada

 

 

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