L’aventure canadienne de Jacques Cousteau

L’aventure canadienne de Jacques Cousteau

L’aventure canadienne de Jacques Cousteau

Au printemps de 1980, le légendaire océanographe Jacques Cousteau a rencontré des représentants du gouvernement du Canada pour parler de la réalisation d’un documentaire sur le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs. L’Office national du film était l’un des premiers interlocuteurs à la table des discussions. En avril, le producteur Jacques Bobet s’est assis avec le commandant Cousteau pour discuter de la production de ce film et de la logistique complexe qui serait nécessaire. L’ONF et la Société Cousteau ont rapidement accepté de coproduire deux films de 90 minutes pour la télévision, lesquels seraient tournés en 16 mm. Cousteau serait le coproducteur avec Bobet et dirigerait l’expédition. On a demandé à Jacques Gagné, de l’ONF, de collaborer à la réalisation des films. Le réputé documentariste Michel Brault de l’ONF avait été sollicité, mais il avait refusé parce qu’il ne croyait pas avoir suffisamment de contrôle sur le produit final.

Ce n’était pas la première fois que Cousteau travaillait pour le cinéma et la télévision. Ses films Le monde du silence (1956) et Le monde sans soleil (1964) avaient chacun remporté un Oscar® du meilleur documentaire. Par la suite, Cousteau a tourné plusieurs émissions spéciales pour le National Geographic ainsi qu’une série télévisée de longue haleine, L’Odyssée sous-marine de Jacques Cousteau (1966-1976), très populaire aux États-Unis. Son œuvre en a fait une sommité internationale dans les études de la vie marine.

Le célèbre navire Calypso est arrivé au Canada en juin. Gagné et son équipage (y compris le caméraman Guy Dufaux) sont montés à bord et ont commencé à filmer plus de 100 heures de matériel au cours des mois suivants, allant du Labrador jusqu’à Duluth, au Minnesota, en passant par les Grands Lacs. Cousteau s’intéressait beaucoup aux effets de la pollution sur les écosystèmes fragiles de ces grandes étendues d’eau. Il était également très préoccupé par la situation précaire des baleines dans le Saint-Laurent.

Alors que Gagné était en théorie le réalisateur, c’était en fait des films de Jacques-Yves Cousteau. Le capitaine en était de toute évidence la vedette. Tout cela a produit de nombreuses disputes au sujet de ce qu’il fallait filmer, mais Cousteau avait généralement gain de cause. Selon Bobet, ce n’avait pas été une collaboration facile, mais la chance de travailler avec Cousteau sur deux films de prestige l’emportait sur toutes les appréhensions qu’il aurait pu avoir. Certaines séquences ont été tournées pendant l’hiver pour compléter ce qui avait déjà été filmé. Le budget a fini par dépasser le million de dollars par film, bien plus que ce qui avait été initialement prévu. Toutefois, les ventes aux chaînes de télévision internationales ont permis de compenser les coûts.

Une fois le tournage terminé, il a fallu trois monteurs pour mettre de l’ordre dans toutes ces images. La Société Cousteau a chargé Theodore Strauss de rédiger et de narrer la version anglaise, tandis que Georges Wilson donnait voix à la version française. Radio-Canada et la CBC ont accepté de diffuser les films et en sont devenues les coproducteurs. Fait intéressant, le réseau de télévision CTV avait été le premier à présenter une offre pour la diffusion des films au Canada, mais avec une surenchère la CBC l’a emporté.

La chaîne française TF1 et Bavaria Atelier, un télédiffuseur allemand, ont également contribué au financement en échange de droits de télévision dans leurs pays respectifs. La Société Cousteau détenait tous les droits aux États-Unis et dans la plupart des pays francophones d’Europe et d’Afrique. L’ONF a conservé les droits pour le reste du monde, à quelques exceptions près.

Le montage de Les pièges de la mer (Cries from the Deep) étant terminé en premier, on a décidé de sortir le film en salles dans une version française abrégée de 80 minutes à travers le Québec. La première du film eut lieu à Montréal le 9 juillet 1982, et il est resté plus de trois mois à l’affiche. La plupart des critiques étaient favorables. Le nom de Cousteau et le fait que le film avait été partiellement tourné au Québec garantissaient de bonnes ventes de billets.

Les Pièges de la mer, Jacques-Yves Cousteau et Jacques Gagné, offert par l'Office national du film du Canada

En octobre, les versions anglaises des deux films étaient diffusées pour la première fois à la grandeur du réseau de la CBC : Cries from the Deep le 6 octobre et St. Lawrence: Stairway to the Sea le 13. Les films ont été vus par respectivement 1,8 million et 1,7 million de téléspectateurs. Les avis furent partagés, en particulier pour Cries from the Deep, que les critiques ont trouvé long et fastidieux. C’est la version complète de 96 minutes qui avait été diffusée, et non celle de 80 minutes qui avait été montrée dans les salles de cinéma. Il aurait donc été préférable de diffuser la version plus courte. Malgré tout, les critiques ont été impressionnés par la séquence finale, lorsque l’équipe de la Calypso aide à libérer une baleine emprisonnée dans un filet de pêche. La musique des deux films est impressionnante, et pour cela il faut féliciter François Cousineau et John Scott à qui l’on doit ces partitions émouvantes.

Un mois plus tard, le 7 novembre, Radio-Canada diffusait la version intégrale de 96 minutes du film Les pièges de la mer, suivi exactement une semaine plus tard du film Du grand large aux Grands Lacs. Même s’il avait déjà été vu au cinéma peu de temps auparavant le nombre respectable de 877 000 téléspectateurs ont regardé Les pièges de la mer.

Du grand large aux Grands Lacs , Jacques-Yves Cousteau et Jacques Gagné, offert par l'Office national du film du Canada

Ces films ont certes des défauts, en particulier Les pièges de la mer, qui prend beaucoup de temps à démarrer, mais ils n’en constituent pas moins un regard fascinant sur les plus grandes étendues d’eau du Canada telles que les voyait le plus grand océanographe de l’époque. Les images de ces films sont d’une beauté spectaculaire, et le message concernant la pollution qui détruit des écosystèmes fragiles reste aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était au début des années 1980.

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