Tintin et l’ONF, l’aventure inachevée (deuxième partie)

Tintin et l’ONF, l’aventure inachevée (deuxième partie)

Tintin et l’ONF, l’aventure inachevée (deuxième partie)

Collaboration spéciale de Tristan Demers.

Tintin et la Passerelle du Cosmos ou Les partisans du pire, voilà les titres suggérés à Hergé en août 1966 pour aller de pair avec le synopsis que lui propose l’Office national du film du Canada. Il s’agit d’une histoire abracadabrante concoctée par le producteur Jacques Bobet et dont l’action se situe sur le site inachevé de l’Expo 67. Bien entendu, une permission a d’abord été accordée pour tourner sur place avec une multitude d’acteurs et de figurants français et québécois. La Passerelle du Cosmos est d’ailleurs ce pont reliant le pavillon des États-Unis à celui de l’URSS au-dessus du canal Lemoyne, alors que la conquête spatiale américaine bât son plein.

L’objectif avoué de l’ONF est de profiter des infrastructures de Montréal et de sa grandiose exposition, dont le thème sera Terre des Hommes, en situant l’action du récit sur les 400 hectares de terrain devant accueillir les pavillons des 80 pays représentés. A priori, Hergé n’y voit pas d’inconvénient, mais il hésite à utiliser  l’Expo comme seule toile de fond  du film. Aurions-nous el plaisir de retrouver les personnages vedettes du Secret de la Licorne ou d’Objectif lune sur le quai de l’Île Sainte-Hélène ou dans un manège de La Ronde?

Une simple lecture de scénario original suffit à répondre à la question :

Les grandes puissances scientifiques de l’Union Soviétique et des États-Unis se disputent les secrets de leurs dernières découvertes dans le cadre de l’inauguration de l’Expo 67, au grand dam d’un Tournesol qui assiste à l’événement pour intervenir auprès des dignitaires. Déjà, depuis quelques mois, les travailleurs du chantier du Parc des Îles sont espionnés par un sous-marin mystérieux stagnant dans les eaux glacées du Saint-Laurent. Un monstre métallique vraisemblablement soviétique! Pendant que le périscope de l’équipage prend des photos du site en devenir dans un but inavoué, les Dupondt, Tintin et Haddock, alertés par les autorités gouvernementales, se dépêchent sur place afin d’enquêter sur ces mystérieux visiteurs. La suite de l’histoire proposée est une succession de quiproquos aux accents folkloriques : pêche aux petits poissons des chenaux, scènes western en motoneige dans les Laurentides, policiers à cheval dans le Vieux-Port… le tout sur fond de promotion touristique peu subtile. Malgré ses bonnes intentions et son imagination fertile, Bobet semble oublier les codes qui structurent depuis 35 ans l’univers du plus célèbre des reporters : Milou déambule dans une exposition canine, Haddock vole un brise-glace et Tournesol est prisonnier dans un sous-sol communiquant avec celui du Gyrotron, le pavillon vedette de l’Expo dont les attractions et les projections seraient enveloppées de treillis d’aluminium.

À mon avis, les idées maîtresses de ce scénario ne sont rien d’autre que le fruit des préoccupations de l’époque : la guerre froide persiste, la peur du communisme et de l’armée soviétique préoccupent les Nord-Américains et les confrontations idéologiques et politiques entre les deux superpuissances du monde alimentent les médias quotidiennement.

Hergé prend évidemment connaissance du dossier et répond personnellement à l’ONF, le 15 septembre 1966. Bien que séduit par le titre original du scénario, il se permet de répondre à son correspondant en toute franchise. Son verdict est sans appel : il manque une épine dorsale au scénario, qui n’est dans sa forme actuelle qu’une succession de gags plus ou moins réussis et interchangeables. Le thème n’est pas suffisamment emballant, le ton farceur de l’ensemble du synopsis n’est pas celui de l’univers des albums de Tintin. Bref, on n’y croit pas un seul instant… La crainte d’Hergé, selon moi, est que ce film revête les allures d’un documentaire publicitaire : Le risque serait qu’il prenne, ce film, un air de documentaire ou, pis, de bande de propagande. En conclusion, il suggère à l’auteur du scénario proposé de refaire ses devoirs et de relire les derniers albums de Tintin. Un simple synopsis de 15 ou 20 lignes fera l’affaire et, si ce dernier est jugé adéquat par toutes les parties, on donnera suite au projet.

Jacques Bobet consulte ses collègues Jean Côté, de l’Expo 67, et son directeur de production Marcel Martin. Ils conviennent aussitôt de l’importance de signifier à l’Alliance de production cinématographique que le travail proposé par Hergé ne convient vraiment ni à notre tempérament ici, ni aux vraies lignes de force de notre cinéma, sans pour cela vous apporter, à vous, la moindre satisfaction véritable. Jacques Bobet poursuit encore : Lorsque vous me dites : « Je n’ai besoin que de lignes de synopsis », je pense que ce sont justement ces quinze lignes qui doivent venir de vous, CES QUINZE LIGNES-LÀ AVANT TOUT. Là se trouve la paternité véritable du film.

Hergé, débordé mais croyant toujours au projet, s’engage à faire parvenir à l’ONF les quelques lignes demandées avant la fin de l’hiver 1967. Entre-temps, l’éditeur des albums de Tintin, Louis-Robert Casterman, s’étonne des développements du projet, lui qui n’a pas eu de nouvelles de l’ONF depuis six mois, alors que Jacques Bobet poursuit le travail de développement avec Hergé et son producteur de Paris. Motivé, Casterman envisage même de publier un album d’après le film, comme il vient de le faire avec Tintin et le Mystère de la Toison d’Or et Tintin et les Oranges bleues.

Comme convenu, l’ONF reçoit à la mi-janvier un nouveau synopsis. Il s’agit d’un résumé de Tintin et le Thermozéro, qu’André Barret juge approprié pour le grand écran. Comme je l’explique dans mon livre Tintin et le Québec, Hergé au cœur de la Révolution tranquille, cette histoire, rédigée sept ans plus tôt par Greg mais abandonnée en cours de route par Hergé, correspond en tous points à ce que les tintinophiles sont en droit de s’attendre : Tintin et le capitaine Haddock sont dans l’impossibilité de porter secours à un accidenté de la route, car de mystérieux individus le font avant eux. Les témoins de l’accident sont ensuite cambriolés l’un après l’autre, et le reporter en conclut que l’accidenté est propriétaire d’un objet très convoité – un flacon de pilules radioactives, le fameux Thermozéro. S’ensuit toute une série de rebondissements : enlèvement du capitaine, demande de rançon, rendez-vous à Berlin… Et c’est justement au Québec, et non en Europe, que se situe la suite de ces péripéties, le scénario étant transposé chez nous pour les besoins de l’éventuel long métrage.

Toutefois, le contenu des archives de l’Office national du film du Canada laisse croire à une correspondance interrompue peu après la réception de ce document. Pourtant, André Barret s’apprêtait à financer l’éventuel long métrage et à s’engager dans un calendrier de production, Hergé avait lui-même proposé une histoire qu’il jugeait pleinement satisfaisante et son éditeur était emballé de mettre sur papier ce prochain classique du cinéma jeunesse.

Serait-ce que l’ONF, dont le mandat premier est de véhiculer les valeurs et les réalités canadiennes, n’était plus intéressé par un projet qui excluait le site de l’Exposition universelle? Il est de mon avis que l’équivalent du million de francs que devait investir l’organisme dans un film éloigné à ce point de ses divers objectifs ne puisse obtenir l’aval de la direction après la lecture du synopsis d’Hergé. Jacques Bobet et son équipe auraient donc préféré lancer la serviette, bien à regret.

Alors que s’ouvre l’Expo 67, la perspective d’une aventure de Tintin en notre sol est définitivement abandonnée, sans aucune rancune de part et d’autre, et avec l’espoir d’une collaboration future.

Il est évidemment impossible de refaire l’histoire et les tintinophiles regretteront longtemps ce rendez-vous manqué.

***

À propos de l’auteur

Le bédéiste Tristan Demers  est présent depuis l’âge de dix ans sur la scène culturelle québécoise. Tintinophile et touche à tout, l’auteur de Gargouille et de Cosmos Café parcourt  le monde… comme le héros d’Hergé ! Récipiendaire de plusieurs prix, il a visité plus de 500 écoles et a participé à 250 Salons du livre et foires internationales, en plus d’être chroniqueur à la radio et à la télévision. Tristan Demers est l’auteur du livre Tintin et le Québec – Hergé au cœur de la Révolution tranquille, publié aux Éditions Hurtubise.

Sur la photo : Tristan Demers. Crédits : Valérie Laliberté

 

Photo d’en-tête : Maquette du pavillon Gyrotron de l’Expo ’67. Archives de l’Office national du film du Canada. Tous droits réservés

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