Comment créer une crise financière | Rencontre avec l’économiste Léon Courville

Comment créer une crise financière | Rencontre avec l’économiste Léon Courville

Interactif

Ex-directeur de la Banque Nationale et professeur d’économie à l’École des hautes études commerciales, Léon Courville en a long à dire sur les mécanismes qui entraînent les crises financières, comme celle qui a secoué la planète en 2008. Cet économiste réputé a d’ailleurs consacré une grande partie de sa carrière à démystifier les principes et lois qui nous affectent tous.

Qui a dit que la compréhension de l’économie devait être réservée à une poignée d’initiés? Comment créer une crise financière, son expérience interactive sous forme de conversation par texto, permet d’y voir beaucoup plus clair!

ESSAYEZ-LA!

Entretien avec un passionné de la vulgarisation scientifique, qui signe sa première collaboration avec l’ONF.



Après les cours, les conférences et les livres, Comment créer une crise financière est votre première 
incursion dans le monde de l’interactivité. Pourquoi avoir opté pour cette forme?

L’idée de base était d’écrire un livre sur les crises financières, un sujet très à la mode auquel mon “background” académique et de banquier me permettait d’apporter un éclairage que je ne lisais nulle part ailleurs. Mais j’ai réalisé que c’était technique et que ça nécessitait beaucoup de vulgarisation, donc j’ai pensé à un documentaire.

C’est en rencontrant l’ONF qu’on m’a proposé la voie des nouveaux médias et j’étais entièrement d’accord. Pour joindre plus de monde, et parce qu’une partie de ma thèse est que le monde de la réglementation financière fait état d’un vide démocratique. Le citoyen n’a pas de prise sur ce sujet, et les journalistes l’abordent peu. La dernière crise financière mondiale méritait un traitement vraiment plus élargi!

En plus de rendre l’économie accessible à tous, on a l’impression que vous souhaitez aussi stimuler un certain esprit critique envers ceux qui dictent ses lois.

Oui, envers les politiciens, les journalistes, le monde de la communication et de la réglementation financière en général. Les gens se sentent démunis, ils ne comprennent pas, et ils ont l’impression de se faire avoir. Lors des élections, ce n’est même pas au menu des discussions publiques! Les politiciens défèrent ou délaissent les grands enjeux du domaine à des bureaucrates, des fonctionnaires, des sous-ministres des finances…

Si le sujet était plus public, il y aurait peut-être un meilleur brassage d’idées. On a l’impression que personne n’est responsable d’une crise financière; pourtant, c’est le gouvernement qui réglemente ça. En tant qu’ancien banquier et professeur, je peux vous dire que le domaine le plus réglementé au monde est le domaine financier. Il y a quelque chose qui ne va pas!

Comment créer une crise financière | Rencontre avec l’économiste Léon Courville

En 1994, votre ouvrage Piloter dans la tempête a connu un grand succès. C’était une autre époque, mais on y retrouvait déjà l’amorce d’un processus de vulgarisation, en lien avec la récession. S’agit-il d’une mission que vous vous êtes donnée?

J’ai toujours eu ce petit côté vulgarisation scientifique, même lorsque j’étais chercheur aux HEC… Oui, c’était comme une mission, je ne sais pas pourquoi! Piloter dans la tempête a été écrit pendant que je travaillais à la banque. On m’a d’ailleurs demandé de le réécrire, et si je le faisais, je crois que mon approche serait similaire.

Pour Comment créer une crise financière, le but était de rendre accessible, compréhensible, simplifié, disséminable… Et quand on regarde le nombre de personnes ayant un téléphone dans leur poche, je pense que les textos étaient une bonne façon.

Traduire un contenu assez complexe sous la forme d’une conversation par texto devait représenter tout un défi. Comment s’est déroulé le processus de création du site interactif?

Nous sommes partis d’un texte, puis plusieurs réunions et discussions ont alimenté le projet. Des essais, des vidéos, des capsules… On a beaucoup raffiné. Il fallait traduire les idées principales sous forme de scénario, prendre les cinq plus gros morceaux (le financement hypothécaire, les grandes banques, la réglementation…) pour les illustrer. Et on tenait à ce que l’utilisateur puisse suivre à son rythme. Tout un travail pour Charles Trahan, le réalisateur du projet.

Quelles leçons tirez-vous de cette expérience?

On a beaucoup coupé – et parfois ça fait mal! –, mais je suis habitué : pour passer un message, si on veut que les gens comprennent, on n’a pas le choix. La principale leçon? Je l’avais déjà un peu, mais je dirais : l’exigence de synthèse. C’est une chose qu’on a tendance à oublier. Quand j’étais prof, je disais toujours : « Si tu n’es pas capable d’expliquer un concept important en économie à ton fils de 10 ans, c’est que tu ne l’as pas compris comme il faut! »

À qui s’adresse le site?

À un public intéressé, motivé à en savoir un peu plus sur l’économie et la crise, mais qui a tout de même un certain “background” pour être allumé. Ça parle autant à un étudiant du cégep ou secondaire, qu’à un prof de littérature, un avocat ou un comptable qui aimerait mieux comprendre le monde financier… Le public est vraiment large.

Après avoir fait l’expérience de Comment créer une crise financière, qu’est-ce que l’utilisateur devrait avoir appris ou compris?

D’abord, qu’il y a des interactions complexes. Et qu’il s’est passé en 2008 une chose vraiment inusitée, qu’il vaudrait mieux ne pas répéter. On donne des pistes, mais l’approche n’est pas normative. On ne juge pas, on ne moralise pas… On se contente de décrire les mécanismes pour mieux identifier ceux qui ont percuté la crise. Décrire sans juger, c’était un autre défi du projet. Il est certain que le mode de rémunération et le type de réglementation sont problématiques. On a fait de grandes améliorations, mais dans la mauvaise direction. On améliore un système qui était mal dirigé. Je pense que l’on comprend ça après avoir joué.

Vous avez dit « joué ». Vous percevez ce projet avant tout comme un jeu?

C’est conçu comme un jeu. Il y a un caractère ludique, qui est selon moi incontournable aujourd’hui : un peu comme avec la musique, quand quelque chose nous plaît, les sens habitent la raison. Mais le sujet est sérieux. Souvent, on juge avant de comprendre. Ici, on observe et comprend ce qui se passe en jouant, pour ensuite pouvoir juger.

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