La question du langage en interactif

Interactif

Le studio interactif de l’ONF ouvre sa boîte crânienne pour vous dévoiler ce qui se passe à l’intérieur. À quoi pensons-nous? De quoi parlons-nous? Qu’est-ce que nous aimons? Qu’est-ce qui nous donne du fil à retordre? À travers la plume et le pinceau de Valérie Darveau, chargée d’édition du studio, nous publierons chaque mois (ou presque) un billet sur un sujet auquel nous réfléchissons, et surtout, sur lequel nous voulons échanger avec vous.

«Cette expérience interactive innovante vous emmènera aux frontières du réel et de l’interactif, de l’installation et du jeu vidéo. Une expérience expérientielle combinant habilement le multimédia et le storytelling, à travers l’expérience de la réalité virtuelle.»

Oui OK, j’exagère.

Ce mois-ci, nous nous questionnons sur la façon dont nous parlons de nos œuvres. Parlons-nous trop à l’industrie, et pas assez à notre public? Nous attardons-nous trop à la forme, et pas assez au contenu?

Je me suis entretenue avec Ingrid Kopp, la directrice du département interactif au Tribeca Film Institute ; Caspar Sonnen, fondateur et curateur de IDFA DocLab ; et Sean Michaels, auteur et critique musical, qui a écrit le merveilleux texte descriptif du projet Jusqu’ici de Vincent Morisset et son studio AATOAA.

Des espaces qui se chevauchent

Par chez nous, on parle de documentaire interactif. C’est ce qu’on fait. Mais encore… On se retrouve dans un espace où se chevauchent le documentaire, le journalisme, le jeu, l’installation, l’application, la performance, alouette.

À chaque projet, c’est la même chose. On se casse un peu la tête à tenter de mettre des mots sur l’expérience. On lui trouve une case, parce qu’on a un peu la maladie de tout qualifier. On invente des termes. Jeu-documentaire, quelqu’un? On évite aussi des expressions : crossmedia surtout, parce que c’est très laid.

«J’ai remarqué que si on s’enfarge autant dans les mots, c’est parce qu’on s’enfarge dans l’espace. Le langage reflète toutes ces industries qui se chevauchent. On n’arrive pas à trouver les bons mots parce qu’on ne sait pas exactement ce que l’on fait», souligne Ingrid Kopp.

Elle me donne en exemple Serial qui a gagné à IDFA DocLab en 2014, mais qui vient du monde de la radio. On se fout en fait que ce soit un podcast, du documentaire interactif ou autre projet avec un nom à la mode. Ce qui fait que Serial ait trouvé un aussi large public, c’est qu’il s’agit d’une bonne histoire bien racontée qui provoque, nous force à nous questionner et nous confronte à nous-mêmes. Ça nous fait vivre quelque chose.

Caspar Sonnen abonde dans le même sens qu’Ingrid : «Le public voit un projet comme Just A Reflektor et tombe en amour ou pas. Il tombe en amour parce que c’est une pièce étrange, parce que ça les touche. Pas parce que c’est interactif.»

Si on se questionne là-dessus maintenant, c’est parce que nous sommes dans un espace où certaines expressions sont répétées comme des mantras, et on tente de s’éloigner de l’effet de mode. On a peur de devenir aliénant à grands coups de digital storytelling et de transmédia.

Sean Michaels et la voix de Jusqu’ici

Tu sais, les arbres se mettront à bouger.            

        Et le ciel te semblera plus vaste.                  

               Et tu t’envoleras.    

Tous les jours, tête baissée, on dévale le même chemin jusqu’au bout, oubliant pourquoi. Un parcours est une série de moments – on est ici, ou ici, ou ici – et une série de choix – tourner ici, avancer par ici, s’arrêter ici. Mais on renonce à choisir. Ces moments nous filent entre les doigts.

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Capture d’écran tirée du projet Jusqu’ici de Vincent Morisset et AATOAA.

Je vous invite à lire la préface complète de Jusqu’ici. Vous n’avez qu’à ouvrir le lien et cliquer sur l’onglet, en bas à gauche.

On a tous pas mal été renversés la première fois qu’on a lu ce texte. C’est magnifique, oui, mais il colle surtout au ton, à la poésie et au propos de l’œuvre. Il en est complémentaire. Il y ajoute du sens et de la profondeur. Il forme un tout avec le projet.

«Avec un texte comme celui-ci, je veux accomplir deux choses : être un premier indicateur des thèmes et idées qui ne sont pas formulées, qui sont un peu sous-entendues dans l’œuvre, et introduire le ton et la poésie qu’elle veut transmettre», explique Sean Michaels.

Sean est journaliste, auteur de fiction et critique musical. Il a été publié dans The Globe and Mail, The Guardian, Maisonneuve Magazine, Pitchfork, The Observer, et plusieurs autres. Ses critiques décrivent des moments, des ambiances, des émotions. Pas des arrangements musicaux.

Il poursuit : «Quand j’écris sur une œuvre, j’essaie d’en faire vraiment l’expérience : écouter, penser, analyser. Je porte une attention particulière aux émotions que l’œuvre me fait vivre. Ce qu’elle tente d’évoquer.­»

Pour la première fois avec Jusqu’ici, nous avons décidé de donner une voix à un projet. Le texte de Sean incarne Jusqu’ici. Il s’inscrit dans sa métaphore, au même titre que l’ambiance visuelle, l’ambiance sonore, et la navigation.

L’apprentissage que nous avons fait avec ce projet, c’est que la façon dont nous parlons d’une œuvre devrait être incarné, donner le ton, et déjà, juste avec les mots, faire vivre une partie de l’expérience au lecteur.