La marche à suivre | 10 questions au réalisateur Jean-François Caissy

Films

Avec trois longs métrages derrière la cravate, le réalisateur et photographe de formation Jean-François Caissy a déjà foulé deux fois le tapis rouge du prestigieux Festival international du film de Berlin pour La Belle visite (2009) et La marche à suivre (2014), en plus de remporter bon nombre de prix ici et à l’étranger.

Cette année, il est de retour avec La marche à suivre, son troisième long métrage, récemment primé du World Pulse Award au Festival Indie de Lisbonne, et de deux mentions spéciales du jury au Camden International film Fest et aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Le film prend l’affiche aujourd’hui (28 novembre 2014) au Cinéma Excentris de Montréal et au Cinéma Le Clap de Québec.

Après avoir posé son regard sur les relations de couple (La saison des amours) et la vieillesse (La belle visite), le cinéaste s’intéresse cette fois au monde de l’adolescence en retournant sur les lieux de son ancienne école. À travers une série de tableaux, il montre avec finesse une jeunesse tiraillée entre la structure scolaire et une envie de liberté, nourrit par le jeu et les grands espaces de la région rurale. Le film se joue sur cette magnifique tension qui rythme cette période de la vie.

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À l’occasion de la sortie du film, le réalisateur Jean-François Caissy a gentiment accepté de se prêter au jeu de nos questions et réponses. Je vous invite à lire l’entrevue qui suit. Elle vous apportera plusieurs pistes intéressantes pour mieux comprendre la genèse du film, vous divulguera quelques anecdotes de tournage, les sources d’inspiration du cinéaste et quelques indices sur son prochain  film.

Durant plus d’un an, tu as capté la vie d’une école secondaire de Gaspésie pour faire ce film. Quel a été ton point de départ? Quelle était ton intention? 

Jean-Françcois Caissy : Après avoir réalisé La Belle visite, un film sur la vieillesse tourné dans une résidence pour personnes âgées, j’avais tout simplement le goût de reprendre le même exercice afin de transposer une autre étape de la vie. Le thème de l’adolescence s’est alors imposé d’emblé. Je trouvais aussi intéressant d’utiliser le même procédé : travailler autour d’un lieu unique et ne pas chercher à suivre de personnage principal, le tout dans l’optique de faire un portrait plus global d’une génération. Il me semblait aussi pertinent d’utiliser encore une fois le caractère universel du sujet (l’adolescence) pour en faire un film ouvert qui puisse être interprété de différentes manières par le spectateur. L’idée de tourner le film en partie dans une école secondaire est venue après une période de recherche qui a duré plus d’un an.

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Le film consiste en une série de tableaux qui met en scène des intervenants en conversation à huis clos avec de jeunes étudiants en mesures disciplinaires, alternés de scènes de jeu et de liberté. Pourquoi as-tu choisi ce procédé? 

JFC : D’abord, il est important de préciser que ces rencontres à huis clos, qui sont pourtant l’élément central du film, n’étaient aucunement prévues au départ. C’est en cours de recherche que je me suis retrouvé, un peu par hasard, comme simple observateur devant l’une de ces rencontres. Un père et son fils – ce dernier s’était battu quelques jours plus tôt – étaient venus rencontrer le directeur de l’école pour discuter ensemble d’un éventuel retour en classe. En écoutant le jeune parler de son quotidien et de ses actes d’une manière totalement transparente, sans le « filtre » de l’adolescence, j’ai tout de suite réalisé que je venais de trouver la clé du film. En contrepartie de ces rencontres à huis clos dans lesquelles les jeunes doivent faire face à différentes figures d’autorités, je trouvais important de les montrer lorsqu’ils sont complètement libres de leurs actions, en pleine nature, alors qu’ils explorent, à leur manière, cette liberté nouvellement acquise. Cela dit, je tiens à souligner que je ne vois aucunement ces rencontres comme des mesures disciplinaires. L’objectif premier est évidemment d’aider ces jeunes et non de les punir.

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Qu’est-ce qui t’a le plus surpris en travaillant avec ces jeunes?

JFC : C’est cliché, mais j’ai été frappé de voir à quel point ils évoluent rapidement. Époustouflant!

Quels ont été les défis rencontrés lors du tournage? Comment les avez-vous surmontés?

JFC : Je dirais sans hésiter que la moitié de l’énergie que j’ai mise sur le film fut consacrée à obtenir les autorisations écrites (quittances) des participants. Il faut savoir que pour chaque personne qui se retrouve à l’écran, il faut faire signer préalablement un document légal nous autorisant à utiliser les images. Or, quand on travaille avec des mineurs, ce sont les parents qui doivent la signer. Il fallait donc que les jeunes apportent le document en question à la maison, qu’ils le fassent signer par leurs parents pour ensuite le rapporter à l’école… Si les intentions étaient toujours bonnes, je peux confirmer que ce fut plus facile à dire qu’à faire. En tout, nous avons accumulé plus de 450 de ces quittances pour le film. Un exploit en soit.

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À la veille de la projection de ton film à Berlin tu as dit, je te cite : « Le sujet, c’est juste un terrain de jeu¹ ». Est-ce que tu peux nous en dire plus à la lumière de ton film?

JFC : En fait, je voulais plutôt dire: « le sujet, c’est d’abord une porte d’entrée vers un monde, un terrain de jeu pour explorer le médium»… Dans le sens où mon objectif premier demeure avant tout la création. Il est évident que les différents thèmes que j’aborde dans mes films m’interpellent et m’inspirent tous profondément, mais lorsque je démarre un nouveau projet je cherche d’abord à combler un désir créatif. Avec les années, j’ai remarqué que les gens aiment généralement apposer des étiquettes aux cinéastes. Je comprends et partage cette idée lorsqu’il s’agit d’une approche cinématographique, d’une « signature », ou d’un style, mais ils le font également au niveau des thématiques. Après La Belle visite, je crois que j’ai reçu 3 ou 4 scénarios de long métrage de fiction sur la vieillesse que de gens m’avaient envoyés. C’est évidemment très touchant, car j’imagine qu’ils avaient bien aimé mon travail sur le sujet, mais je devais à chaque fois me justifier en leur expliquant que je n’étais pas un spécialiste de la vieillesse et que je n’avais aucunement l’envie de le devenir. Le projet était simplement né d’un désir de cinéma.

Quels sont les films ou les cinéastes qui t’inspirent?

JFC : J’ai beaucoup de respect pour le travail de Raymond Depardon, Nicolas Philibert, Apichatpong Weerasethakul, Béla Tarr, Aki Kaurismäki… Mais je réécoute aussi toujours Star Wars (1977) avec le même émerveillement. Les premiers films qui m’ont réellement donné le gout de faire du cinéma viennent en fait du cinéma d’horreur. Ça fait parfois sourire les gens, mais c’est vraiment les cinéastes italiens des années 60-70 (Mario Bava, Lucio Fulci, Dario Argento) qui m’ont ouvert les yeux avec leurs styles flamboyants.

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Qu’est-ce qui fait un bon documentaire?

JFC : Si seulement je pouvais répondre à cette question… Je dirais peut-être simplement : le travail.

Es-tu en train de mijoter un autre projet de film? Sur quel sujet portera-t-il?

JFC : Après avoir réalisé un film sur la vieillesse et un autre sur l’adolescence, je travaille maintenant sur l’étape marquant le début de l’âge adulte (18-25 ans). Je souhaite poursuivre cette recherche en abordant les différentes étapes de la vie par une série de 5 films. Je suis donc presque à mi-parcours.

Et, quelle est « La marche à suivre »? 😉

JFC : En ce moment, la bonne marche à suivre serait d’aller voir le film en salle, sur grand écran!

* * *

Voilà c’est dit 🙂 Allez voir le film pour encourager le documentaire en salles!

Pour connaître l’horaire des projections, cliquez ici pour le cinéma EXCENTRIS et ici pour LE CLAP.

Et voici la bande-annonce pour vous donner un avant-goût :

La marche à suivre – (Bande-annonce), , offert par l'Office national du film du Canada

Merci à Jean-François Caissy pour cette merveilleuse entrevue!

1. Source : Le Devoir