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Made in China

Films

À l’été 1973, une équipe de l’ONF, composée de Marcel Carrière, Alain Dostie et Serge Beauchemin, se rend en Chine afin de tourner un documentaire sur une série de rencontres amicales de ping-pong entre de jeunes joueurs canadiens et chinois. Une fois là-bas, l’équipe obtient du gouvernement chinois une permission spéciale afin de tourner d’autres images dans quatre grandes villes de Chine : Beijing,  Shenyang, Shanghaï et Kwangchow. Carrière et son équipe rapporteront deux films de ce périple de près de deux mois, Ping-pong et Images de Chine. Ce tournage en Chine peut aujourd’hui nous sembler banal, mais à l’époque très peu de cinéastes ou de journalistes sont autorisés à y travailler. Ces deux documents sont de rares images de la Chine de Mao et de la Révolution culturelle. Ils constituent des témoignages d’exception d’un pays qui lentement commence à s’ouvrir sur le monde.

La voie diplomatique

Cette ouverture sur le monde, le gouvernement canadien va y contribuer, en reconnaissant officiellement, le 13 octobre 1970, la République populaire de Chine comme le seul gouvernement légitime de Chine. Le Canada, alors dirigé par le premier ministre Pierre-Elliot Trudeau, est un des premiers pays occidentaux à le faire. Vingt-et-un ans après leur victoire sur les nationalistes chinois de Tchang Kaï-Chek, les communistes, dirigés par Mao Zedong, entament des relations diplomatiques avec le Canada. En octobre 1973, le premier ministre Trudeau ira d’ailleurs à Beijing rencontrer le dirigeant chinois. Sans contredit, cette reconnaissance rendra possible le tournage de Ping-pong et Images de Chine. Mais il ne faut pas croire que cela fut facile. La Chine restait un pays très difficile d’accès et les voies officielles pour s’y rendre, incontournables. D’ailleurs, au début des années 1970, plusieurs projets de films de l’ONF en Chine, dont il est difficile de préciser la nature, faute de documentation, n’aboutiront jamais.

Trois innocents en Chine

C’est Jacques Bobet, producteur au Programme français, qui trouvera la manière. Dans une lettre, datée du 12 avril 1972, à l’Attaché à l’ambassade de la République populaire de Chine à Ottawa, Yao Jen-Liu, il sollicite l’accord de l’ambassade pour un projet de film sur la visite de jeunes pongistes canadiens en sol chinois. Il ne s’agit pas, précise-t-il, d’un film touristique ni d’un document sur l’entraînement au tennis de table, mais d’un film sur « la compréhension humaine entre de jeunes gens de deux mondes qui se connaissent peu ». Bobet connaît bien le ping-pong puisqu’il est président de l’Association québécoise de tennis de table. Il compte aussi sur le fait que les fédérations canadienne et chinoise entretiennent déjà de bonnes relations. En effet, une délégation canadienne s’était rendue en Chine en avril 1971 tandis que les joueurs chinois leur rendaient la pareille en mars 1972. Le projet s’intitule Trois innocents en Chine, faisant référence au livre de Pierre-Elliot Trudeau et Jacques Hébert, Deux innocents en Chine rouge (1961), relatant le voyage des deux hommes en 1960.

En avril 1973, après de longues tractations, principalement entre l’Association canadienne de tennis de table et l’ambassade de Chine à Ottawa, le gouvernement chinois donne son aval au projet. De jeunes pongistes canadiens sont invités à se rendre en Chine à l’été 1973. Les Canadiens pourront visiter deux ou trois villes pour des matches amicaux en plus de participer à des sessions d’entraînement. Le gouvernement chinois accepte également d’accueillir une équipe de tournage de l’ONF. En juin 1973, le producteur François Séguillon, maintenant à la tête du projet, met en place l’équipe de production. Elle sera composée de Marcel Carrière à la réalisation, d’Alain Dostie à la caméra et de Serge Beauchemin au son. L’ONF assume les frais de voyage pour les membres de son équipe, tandis que le ministère des Affaires extérieures et celui de la Santé et du bien-être social couvrent les dépenses de la délégation canadienne, composée de dix joueurs et d’un entraîneur.

Du Ping-pong aux images de Chine

Une fois arrivée là-bas, l’équipe de tournage sent bien qu’il y a autre chose à tourner que des rencontres amicales de ping-pong. Marcel Carrière va négocier et obtenir la permission de filmer dans quatre grandes villes. Accompagnés d’un fonctionnaire chinois, qui doit leur servir d’interprète mais qui est surtout là pour les surveiller, les trois hommes vont parcourir Beijing, Shenyang, Shanghaï et Kwangchow afin de capter des images des Chinois dans leur vie quotidienne. Ils découvrent un peuple fatigué, mal nourri, forcé de répéter à la caméra les idées énoncées dans le Petit livre rouge de Mao, un recueil de citations du Grand Timonier, distribué à la grandeur de la Chine et dont l’étude est obligatoire dans toutes les écoles du pays. À la défense des intervenants dans le film, il faut rappeler qu’il aurait été absolument inimaginable de faire entendre une voix dissidente à la caméra.

Images de Chine n’est pas un regard critique sur la Chine. Le contexte de production du film, brièvement relaté dans ce billet, rendait la chose impossible. Le documentaire a d’ailleurs dû faire face à la censure de l’ambassade chinoise à Ottawa. Comme le raconte Marcel Carrière dans une lettre du 11 juin 1974 au commissaire-adjoint de l’époque, André Lamy, six heures de discussion avec les représentants de l’ambassade n’auront pas permis de changer la moindre virgule à leurs propositions de changement, jugées somme toute mineures par Carrière et son équipe. Témoin privilégié d’une époque révolue, document précieux d’une Chine qui n’existe plus aujourd’hui, ces Images de Chine sont, comme le soulignait son réalisateur dans une entrevue accordée à la Tribune de Sherbrooke en avril 1974, une observation visuelle et sonore de ce qu’était la Chine en 1973.

Made in China

Plusieurs films de l’ONF seront par la suite tournés en Chine communiste. Le commissaire Sydney Newman se rendra d’ailleurs à Beijing à l’automne 1973 afin de signer une entente avec la Chine permettant à des cinéastes de l’ONF d’aller tourner là-bas et à ceux de Chine de venir ici. Boyce Richardson et Tony Ianzelo tourneront North China Commune (1979) et North China Factory (1980). Du côté français, quatre films seront produits: Un mois à Woukang (1980) de Michel Régnier et les trois films de la série Gui Daò – Sur la voie de Georges Dufaux, Aller-retour Beijing (1980), Quelques chinoises nous ont dit (1980) et Une gare sur le Yangzi (1980). Mentionnons également, au passage, deux autres films sur la Chine qui ne sont pas issus de cette entente mais qui ont été tournés à la même époque: Thunderbirds in China (1974) et China Mission: The Chester Ronning Story (1980).

Aujourd’hui, je vous invite à visionner Ping-Pong et Images de Chine, deux films « Made in China », dont l’un fut une porte d’entrée et l’autre un récit de voyage en images.