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Conversation impromptue sur les tatouages faciaux inuits

Ce billet est une traduction de l’anglais. Il a été rédigé lors de mon voyage à Iqaluit, au Nunavut, pour le lancement du coffret Unikkausivut : transmettre nos histoires.

Je suis à Iqaluit. Il y a de la neige au sol, le soleil se couche vers 16 heures, mais le froid se fait discret, peut-être parce que nous croisons partout des gens particulièrement chaleureux.

Hier soir, un couple de musiciens d’Iqaluit nous a invités chez lui pour dîner. Ellen Hamilton et Chris Coleman habitent une magnifique maison remplie d’œuvres d’art dans un secteur de la ville qu’on appelle « le Plateau d’Iqaluit » et qui surplombe la baie.

Chris et Ellen sont des musiciens folk bien établis. Ils ont récemment conçu la trame sonore de Qimmit : un choc, deux vérités, un documentaire de l’ONF qui enquête sur la mort de milliers de chiens de traîneaux entre les années 1950 et 1970, un état de fait que bien des membres de la communauté inuite attribuent à une politique gouvernementale qu’a appliquée la GRC et qui a obligé leur peuple à abandonner le nomadisme et à s’établir dans lieux fixes.

L’une des réalisatrices de Qimmit, Charlotte De Wolff, se trouve également à ce dîner, comme plusieurs autres musiciens et cinéastes de la région.

Après le repas, un véritable festin nordique comportant un ragoût de caribou, de l’omble de l’Arctique, de la salade de chou et du pain bannock accompagné de beurre à la cannelle (miam), je bavarde avec Alethea Arnaquq-Baril, une jeune réalisatrice et productrice de films d’Iqaluit.

L’an dernier, Alethea a pris part au Labo d’animation du Nunavut de l’ONF, où elle a réalisé Lumaajuuq, un court métrage d’animation sur les périls de la vengeance s’inspirant en partie de la légende épique inuite « Le garçon aveugle et le huard » (cliquer ici pour visionner le film d’Alethea).

Qu’on le veuille ou non, ce que l’on remarque d’abord chez Alethea, ce sont les tatouages au mince tracé noir qu’elle porte sur le visage et les poignets. Comme je m’intéresse d’assez près aux tatouages, je lui demande si nous pouvons aborder le sujet.

En guise d’introduction, je lui parle de mon propre tatouage, une bande noire et blanche reproduisant le modèle d’une tuile ottomane, que je porte à gauche de la cage thoracique et sur le côté. J’évoque aussi les tatouages faciaux que j’ai vus (et aimés) dans les villages turcs et kurdes, à la frontière de la Syrie et de l’Iraq.

Alethea m’apprend qu’autrefois, avant le contact avec l’homme blanc, les tatouages étaient extrêmement répandus dans le Nord. Pour une fille, se faire tatouer constituait un rite de passage à l’âge adulte. La douleur associée à ce rituel était censée préparer la jeune fille aux douleurs de l’accouchement, ou « simplement à la douleur générale dont s’accompagne le fait d’être mère », dit Alethea.

Et il devait en effet s’agir d’un processus douloureux. On réalisait traditionnellement les tatouages en introduisant sous la peau un mince fil de tendon de caribou recouvert de suie et d’huile de phoque. Pour tracer une ligne, l’artiste perçait la peau à une extrémité à l’aide d’une aiguille en os et tirait le fil dans la chair jusqu’à l’autre extrémité de la ligne. Il lui fallait appuyer constamment un doigt sur le parcours du fil pour s’assurer que la peau ne fendait pas et que la suie tachait bien la chair au-dessous.

Ouille!

« Nous n’avons plus ces rites de passage aujourd’hui, déplore Alethea. Il n’y a plus rien pour marquer la transition entre l’enfance et l’âge adulte. »

C’est peut-être pour combler cette absence qu’elle a entrepris des recherches sur les tatouages faciaux il y a quelques années. Au départ, elle s’est heurtée à beaucoup de résistance de la part des jeunes et des adultes d’âge moyen.

Les uns estimaient que les marques relevaient du chamanisme et de la sorcellerie (ce qui est historiquement faux), alors que les autres mettaient en cause son droit de porter de tels tatouages sous prétexte qu’elle n’était pas suffisamment Inuite (le père d’Aleatha est blanc). En 2009, contre toute attente, elle s’est fait tatouer le front, les joues et les poignets.

Ses recherches et son expérience personnelle ont donné lieu à Tunniit: Retracing the Lines of Inuit Tattoos, un documentaire d’une heure qu’elle a réalisé pour APTN avec le concours de quelques aînés audacieux qui l’ont aidée à évoquer et à retrouver cette tradition inuite interdite depuis un siècle et presque oubliée.

Le film fait encore la tournée des festivals, mais j’espère vivement le voir un jour.