William Greaves à l’ONF : là où tout a commencé
William Greaves à l’ONF : là où tout a commencé
Né à Harlem le 8 octobre 1926, le cinéaste, producteur et activiste William Greaves aurait eu 100 ans cette année. Pour souligner cet anniversaire, le Barbican de Londres lui consacre une rétrospective, I Am Furious Black: The Films of William Greaves, présentée du 21 octobre au 28 novembre 2026. La projection du 12 novembre mettra à l’honneur les courts métrages du cinéaste tournés entre 1959 et 1974, dont Emergency Ward, réalisé à l’Office national du film (ONF) en 1959.
Emergency Ward, William Greaves, provided by the National Film Board of Canada
L’ONF occupe une place centrale dans le parcours de William Greaves. C’est là qu’il a appris les rudiments du métier de cinéaste. C’est là que tout a commencé pour lui.
Ce texte propose de revenir sur ces années de formation et de création, qui ont constitué un formidable tremplin pour la carrière qu’il allait mener par la suite.
À la fin des années 1940, William Greaves, formé au prestigieux Actors Studio de New York, interprète plusieurs rôles au théâtre et au cinéma. Mais il se heurte à un manque criant de rôles substantiels pour les Afro-Américains, cantonnés à des personnages stéréotypés et peu originaux en raison du racisme omniprésent dans la culture américaine de l’époque. Exaspéré par les représentations dégradantes et caricaturales qu’il voit sur les écrans américains, il comprend que, pour changer l’image des Noirs, il doit passer derrière la caméra. Il commence à suivre des cours au City College de New York auprès de Hans Richter, mais prend rapidement conscience que l’industrie cinématographique américaine ne lui laisse aucune place. Il la décrit alors comme « une sorte d’apartheid[1] ».
C’est à ce moment qu’il se tourne vers l’Office national du film (ONF). William Greaves connaît bien le travail et les écrits de John Grierson, fondateur et premier commissaire de l’ONF, qui conçoit le cinéma comme un outil de changement social et d’éducation populaire. Cette vision du cinéma trouve un écho en lui. Convaincu que l’ONF est l’endroit idéal pour faire son apprentissage, il émigre au Canada et s’installe à Ottawa, où se trouve le siège social de l’organisation. Il entre à l’ONF le 15 novembre 1952 à titre d’apprenti cinéaste.

Fort de sa formation de comédien, il travaille d’abord comme narrateur. On peut d’ailleurs entendre sa voix dans The Settler (1952), de Bernard Devlin et Raymond Garceau, un court métrage sur la colonisation de l’Abitibi, au Québec, dans les années 1930. Aux côtés de l’ingénieur du son Clarke Daprato, il s’initie ensuite aux métiers du son. De 1953 à 1955, il assure le montage sonore de plusieurs documentaires, dont Frontier College (1954), de Julian Biggs, et Les aboiteaux (1955), de Roger Blais. Il est officiellement embauché le 1er janvier 1954 comme adjoint à la production, un poste qu’il n’occupe toutefois pas réellement, car après le montage sonore, il passe rapidement au montage image. Il travaille principalement avec l’équipe du Studio B, dirigé par le producteur Tom Daly, qui produit des films commandités, scientifiques, culturels et d’animation. De 1956 à 1960, il assure le montage d’une quinzaine de films produits par ce studio.
Les aboiteaux, Roger Blais, offert par l’ Office national du film du Canada
En 1956, l’ONF déménage son siège social à Montréal, dans un tout nouvel édifice construit expressément pour répondre à ses besoins. Comme la plupart des employés, William Greaves s’installe dans la métropole québécoise. Parallèlement à son travail de monteur, il commence alors à réaliser ses propres films. On lui confie d’abord des productions commanditées. Il réalise et monte Putting It Straight (1957), une docufiction commanditée par la division de la santé dentaire du ministère de la Santé et du Bien-être social de l’époque, qui porte sur la malocclusion chez les enfants. L’année suivante, il écrit, tourne et monte Fumées à l’horizon (1958), un film commandité par le service forestier du ministère des Affaires du Nord et des Ressources naturelles, consacré au travail des gardes forestiers chargés de surveiller les risques d’incendie de forêt.
Fumées à l’horizon, William Greaves, offert par l’ Office national du film du Canada
En 1958, le Studio B lance les premiers épisodes de la série télévisée Candid Eye. Diffusés sur les ondes de la CBC de 1958 à 1960, les 14 courts métrages d’une trentaine de minutes chacun reposent sur une nouvelle approche qui transformera à jamais la pratique du documentaire à l’ONF. Cette façon de faire du cinéma s’inspire du concept du « moment décisif », popularisé par le photographe Henri Cartier-Bresson. Le principe consiste à tourner avec une équipe réduite et un équipement plus léger, sans éclairage artificiel et parfois même sans scénario, afin de saisir sur le vif les moments forts, ou « décisifs », d’une scène. Cette approche privilégie une captation spontanée de la réalité, un regard candide sur le monde – d’où le nom de la série – en réduisant au minimum les interventions extérieures. Candid Eye connaîtra un grand succès auprès du public et deviendra une série phare de l’ONF.
William Greaves, Tom Daly, Wolf Koenig, Terence Macartney-Filgate, Roman Kroitor et Stanley Jackson sont au cœur de cette nouvelle approche du réel, alors qualifiée de « cinéma direct » ou « cinéma-vérité ». William Greaves assure d’ailleurs le montage du premier épisode, Blood and Fire (1958), diffusé le 26 octobre 1958 à la CBC. Celui-ci met en lumière les hommes et les femmes qui ont consacré leur vie au service de l’Armée du salut. Greaves réalise et monte également Emergency Ward (1959), un portrait intime et sans artifice du service des urgences de l’Hôpital général de Montréal. Ce film constitue sans nul doute l’œuvre la plus connue et la plus aboutie de son passage à l’ONF.
Blood and Fire, Terence Macartney-Filgate, provided by the National Film Board of Canada
Au début des années 1960, alors qu’il vient de terminer Les grandes religions (1960), un documentaire d’une heure sur le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme et l’islam, les quatre grandes religions du monde, William Greaves se voit offrir par la direction de l’ONF un poste permanent au Service du film scientifique du Studio B. Il décline l’offre et choisit de quitter l’organisation. La lutte pour les droits civiques bat alors son plein aux États-Unis, et il tient absolument à prendre part à ce mouvement.
Les huit années que Greaves passe à l’ONF constituent un tournant décisif dans son parcours : l’acteur frustré par le manque de rôles substantiels pour les Afro-Américains devient un cinéaste accompli. Au sein du célèbre Studio B, il franchit les barrières raciales de l’époque pour devenir le premier réalisateur noir de l’institution. Il acquiert également une solide maîtrise du langage cinématographique. Bien plus qu’une simple période de formation, son passage à l’ONF lui donne les outils nécessaires pour retourner aux États-Unis et s’imposer comme l’un des piliers du cinéma indépendant afro-américain.
Je vous invite à découvrir le documentaire Once Upon a Time in Harlem, tourné par William Greaves en 1972 et achevé en 2026 par son fils David Greaves. Après sa première canadienne au Festival international du film de Toronto, le film a pris l’affiche au Canada le 23 octobre dernier.
[1] Citation tirée d’une entrevue accordée à Phyllis Klotman et Janet Cutler, Black Film Center/ Archives Interview Collection, 12 septembre 1991.