Le prix des mots : 10 questions au réalisateur Julien Fréchette

Films

Présenté en grande première à l’occasion des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en novembre dernier, Le prix des mots sortira en salle le 8 février 2013. Vous pourrez voir ce documentaire sur le procès entourant la sortie du livre Noir Canada à Montréal, au Cinéma Excentris, et à Québec, au Cinéma Le Clap.

Pour en savoir plus sur ce film qui a suivi de près le procès entre une maison d’édition à but non lucratif et deux compagnies minières multinationales, j’ai rencontré le réalisateur du film, Julien Fréchette.

Entrevue avec un cinéaste qui en connaît un peu plus sur la réelle valeur des mots.

Pourquoi avez-vous décidé de suivre ce procès qui opposait les compagnies minières Barrick Gold et Banro à la maison d’édition Écosociété et aux auteurs du livre Noir Canada? Qu’est-ce qui vous a interpellé dans cette histoire?
À la base, je ne pensais pas réaliser un film spécifiquement sur le procès entourant la parution de ce livre. Je m’intéressais plutôt au phénomène judiciaire des poursuites-bâillons et aux situations pouvant être perçues comme de l’intimidation en général.

Julien Fréchette, réalisateur du documentaire Le prix des mots

J’ai commencé mes recherches en 2008. À ce moment-là, le sujet des poursuites-bâillons était au cœur de l’actualité. L’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) menait de front sa campagne Citoyens, taisez-vous! et plusieurs groupes de défense de la parole citoyenne et de la liberté d’expression dénonçaient l’utilisation abusive des tribunaux.

J’ai d’abord réalisé Le réflexe juridique, une série de capsules qui se trouvent sur le site Parole citoyenne. J’y aborde le projet de loi no 9 au Québec, qui vise à protéger les citoyens de poursuites abusives et de garantir leur participation au débat public, et je vais à la rencontre de citoyens victimes de poursuites aux apparences de poursuites-bâillons.

C’est en travaillant sur ce projet que j’ai commencé à suivre le cas de la maison d’édition Écosociété. J’avais entendu aux nouvelles qu’elle avait reçu une mise en demeure. Deux semaines plus tard, la maison d’édition et les auteurs du livre, Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, se faisaient poursuivre. J’ai rencontré les éditeurs et les auteurs pour la première fois lorsqu’ils ont donné une conférence de presse pour annoncer qu’ils faisaient maintenant l’objet d’une poursuite de 6 millions de dollars. J’ai commencé  le tournage le 5 mai 2008 lors de cette conférence, sans savoir qu’il allait duré près de quatre ans!

Mon projet de film a pris du temps à démarrer. J’ai obtenu du financement de la part du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), ce qui m’a permis de continuer ponctuellement les tournages. Après trois refus de financement en production de la SODEC, j’ai réorienté mon sujet vers le procès du livre Noir Canada.

Vous avez suivi le procès pendant combien de mois?
Techniquement, il n’y a pas eu de procès.  Mais les procédures judiciaires se sont étalées sur 3 ans et demi. La production, elle, s’est étalée sur plus de quatre ans et demi. Avec la sortie en salle du film, ça va bientôt faire cinq ans que je travaille sur le projet.

Lorsqu’on est commis à un sujet, on le suit tant qu’il n’est pas rendu à destination. Dans le cas du procès de Noir Canada, la fin est arrivée au moment de la signature du règlement hors cour entre la compagnie minière Barrick Gold et la maison d’édition Écosociété et les auteurs.

Lors de la première aux Rencontres internationales du documentaires de Montréal (RIDM), toute l’équipe de production semblait à la fois soulagée et nerveuse de présenter le film. Pourquoi?
Nous étions nerveux, mais il ne s’est rien passé pour que nous le soyons. Une part de cette nervosité venait de notre propre peur. Nous savions qu’une des compagnies minières en question avait vu la description du film, mais nous n’avons jamais reçu de menace ou quoi que ce soit de ce genre. Nous devions tout simplement faire nos devoirs et nous assurer que tout était en place avant la sortie du film.

Après, c’est sûr qu’en tant que réalisateur, le fait de suivre un auteur qui se fait poursuivre par une compagnie dont les moyens semblaient infinis, ça peut faire peur.  Je savais qu’une personne   dans l’entourage des auteurs, une cinéaste, avaient été appelée à comparaître lors  d’interrogatoires hors cour par les avocats de la compagnie minière. Ils cherchaient notamment à obtenir les enregistrements  vidéo qu’elle avait effectués avec un des auteurs du livre. Sachant cela, ça remettait les choses en perspectives pour moi et ça portait à réfléchir sur la portée des moyens de la partie qui poursuivait. Je ne souhaitais pas que ça m’arrive, j’ai été discret. En même temps, j’agissais uniquement à titre d’observateur et je ne me suis pas positionné par rapport au contenu qui était mis en cause. Ce n’était pas à moi de le faire non plus. Je laissais la justice faire.

Est-ce possible de rester neutre en suivant une seule des parties impliquées, surtout quand la situation ressemble à l’histoire de David contre Goliath : un auteur sans le sou contre une multinationale?
J’ai une prise de position et une empathie pour l’humain plus que pour une partie ou une autre. J’étais devant des personnes physiques, des individus, qui se faisaient poursuivre par une personne morale, une entreprise. J’aurais pu décider de faire un travail de type journalistique, de suivre les deux parties et de déconstruire l’affaire, mais ce n’était pas le film que j’avais envie de faire. Mon objectif n’était pas non plus de faire un procès d’intention. Il y en avait déjà un. Je souhaitais raconter l’affaire sobrement à l’échelle humaine.

À un moment donné, j’ai eu l’intention de contacter Barrick Gold, mais entre temps, ils ont fait plusieurs sorties publiques, dont une très remarquée à l’Assemblée nationale, pour témoigner sur le projet de loi no 9 sur les poursuites abusives et pour répondre au témoignage d’Écosociété, qui était allée devant la même commission parlementaire. La position de Barrick Gold était on ne peut plus claire, et c’est ce qui s’est retrouvé dans le film.

Les deux parties ont finalement réglé le conflit hors cour. Étiez-vous déçu de voir que tout le processus, qui a duré 4 ans et demi, se terminait finalement en coulisse, sans y avoir de procès?
Oui et non. Je peux comprendre la décision d’Écosociété et des auteurs d’avoir voulu régler la cause hors cour. La juge elle-même, dans son jugement en rejet d’action, a indiqué qu’elle considérait comme « souhaitable » le règlement de l’affaire par voie de règlement hors cour. C’est un processus qui a été coûteux pour la maison d’édition et les auteurs, autant au niveau financier qu’au niveau humain. Ils étaient prêts à passer à autre chose.  La juge a tout de même reconnu une apparence d’abus dans les procédures intentées par Barrick. C’est une des choses qu’ils auront pu faire reconnaître.

Les entreprises de cette envergure et les entités morales n’ont pas le même rapport face à la justice. Ils font appel aux tribunaux et consultent leurs avocats régulièrement. Le droit fait plus ou moins partie de leur fonctionnement.

En tant qu’individu, notre premier rapport au droit et à la justice arrive souvent par huissier, dans une lettre de mise en demeure. Cette lettre peut être intimidante lorsqu’on n’a jamais mis les pieds dans l’arène judiciaire. C’est une arène qui fait peur. C’est aussi une machine qui peut  émotionnellement broyer les gens.

Qu’elle est la complexité de filmer dans un palais de justice?
Les cinéastes sont tenus aux mêmes règles que les journalistes. Il faut respecter le processus judiciaire. Nous avons la permission de filmer seulement aux endroits désignés pour les médias. Aucune caméra ne peut entrer dans les salles d’audience.

En fait, il est plus facile d’obtenir de l’information réaliser après que la cause soit réglée. À ce moment-là, presque tous les dossiers présentés à la cour deviennent publics et on a accès aux positions des deux parties. Cependant, même si la demande d’accès aux documents est gratuite, la reproduction peut être très dispendieuse, jusqu’à plusieurs dollars par page demandée.

Aviez-vous des conditions légales à respecter par rapport au contenu du film?
Le film et la nature de l’affaire imposait une rigueur et de la prudence, c’est certain. Mais cela est également vrai pour bien d’autres documentaires. Il faut aussi noter qu’il y a eu un jugement. Si on s’en rapproche le plus possible, on demeure dans une zone de « confort ». Les cinéastes ont tout de même un devoir de rigueur, même s’ils ne sont pas journalistes, surtout quand on traite ce genre de sujet. Par exemple, si on avance des affirmations ou des dates, il faut pouvoir les étayer solidement.

Ensuite, en documentaire, on travaille avec la perception des gens qu’on interviewe et qu’on suit. Je ne vois pas de problème à obtenir des opinions personnelles, des commentaires ou des impressions de la part de protagonistes. Tant qu’elles ne tombent pas dans quelque chose qu’on sait assurément problématique.

Pour Le prix des mots, j’ai voulu faire un documentaire d’observation, mais je tenais à ce qu’il y ait quand même quelques points de vue différents. Les fautes peuvent  souvent être partagées dans un litige. Rien n’est tout noir, ni tout blanc. Mon but est toujours de donner le plus d’outils possibles pour que le public puisse se construire sa propre opinion.

S’il était à refaire, recommenceriez-vous ce film aujourd’hui, en dépit de la complexité du sujet et de la longueur de la démarche?
Oui, mais je changerais quelques éléments. Par exemple, j’essaierais de capter les événements que j’ai manqués lors des premiers mois de l’affaire.  J’aborderais peut-être la démarche différemment.

Malgré tout, je dois admettre que l’expérience a été extrêmement enrichissante. Après plusieurs années de tournage, j’ai développé une réelle complicité avec  l’auteur Alain Deneault. Nous respectons le travail de l’un et de l’autre. Ce rapport avec les gens, qui compte pour environ 50 % du métier de documentariste. C’est un élément qui me plaît beaucoup.

Et puis, je n’ai pas travaillé uniquement sur ce film pendant quatre ans et demi. Le processus judiciaire en est un qui est très lent et très lourd. J’ai travaillé sur d’autres projets en parallèle.

Que retenez-vous du système judiciaire canadien?
Je crois que nous avons des questions à nous poser sur l’accessibilité et sur l’équité de la justice au Canada. En tant que monsieur-madame-tout-le-monde, il est difficile de se sentir à l’aise lorsque l’on fait face à des avocats expérimentés, qui parlent un langage qui n’est pas le nôtre.

Les tribunaux canadiens fonctionnent avec des précédents. C’est-à-dire que les arguments avancés font souvent référence à des verdicts du passé. On ne peut qu’être intimidé par toute cette démarche et surtout, souhaiter ne jamais avoir à faire à elle trop souvent.

Aux États-Unis, la Constitution américaine hiérarchise les droits. La liberté d’expression fait ainsi partie du premier amendement, aux côtés de la liberté de religion, de la liberté de presse et du droit de se rassembler pacifiquement. Ce n’est pas le cas au Canada, il n’y a pas de hiérarchie dans les droits. La liberté d’expression peut donc paraître plus restreinte. Elle peut rapidement s’opposer au droit à la réputation.

Le Québec est la première province à tenter d’atténuer les procès abusifs. La loi 9 n’est pas une loi sur les poursuites-bâillons, ni une loi qui place la liberté d’expression devant les autres droits, mais elle permet dorénavant de statuer  plus rapidement s’il y a apparence d’abus ou non.

Dans le cas de Noir Canada, Barrick Gold poursuivait Écosociété et les auteurs du livre pour 6 millions de dollars, mais l’entreprise ne semblait pas en mesure de prouver les dommages. Dans son jugement, la juge souligne le défaut de Barrick « de présenter la preuve d’un quelconque préjudice matériel ». Pour diverses raisons, dont la disproportion incontestable entre les parties, elle a ordonné à Barrick de verser une provision pour frais judiciaires à la partie adverse. C’est probablement grâce à la loi 9 que la défense a réussi à obtenir ce type de jugement.

Que souhaitez-vous pour votre documentaire?
Je souhaite que le film soit vu le plus largement possible. Ensuite, j’aimerais qu’il soit accueilli comme une entité, tout en s’inscrivant dans un cadre de réflexion qui dépasse l’œuvre cinématographique. J’aimerais également qu’il encourage le système judiciaire à accentuer sa propre réflexion.

C’est qu’on va lui souhaiter aussi. Merci Julien Fréchette.

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Le prix des mots, une coproduction de MC2 Communication Média et de l’Office national du film du Canada, sera à l’affiche au Cinéma Excentris à Montréal et au Cinéma Le Clap à Québec dès le 8 février 2013. Le réalisateur et des représentants d’Écosociété seront à l’Excentris les 8 et 9 février prochains pour rencontrer le public et répondre aux questions.

Visionnez la bande-annonce :

Le prix des mots – (Bande-annonce), , offert par l'Office national du film du Canada