Retour sur la Course Europe-Asie avec Bruno Boulianne

Films

En avril dernier, je vous ai présenté ma rencontre avec Hugo Latulippe, première d’une série d’entrevues réalisées avec d’anciens participants à la Course destination monde (dans toutes ses incarnations). Je continue sur la même lancée aujourd’hui et je vous présente mon entretien avec le cinéaste Bruno Boulianne.

J’ai rencontré le réalisateur chez lui, tout près du Cinéma Beaubien à Montréal. C’est donc dans une atmosphère conviviale, autour d’un bon café maison, que nous avons discuté de son parcours de cinéaste, de sa participation à la Course Europe-Asie (1990-1991) et de la réalité des coureurs avant, pendant et après la course.

Catherine Perreault : Tu as fait la Course Europe-Asie. Qu’est-ce qui différencie cette course des autres?

Bruno Boulianne : Au début des années 1980, il y a eu une première version européenne, soit la Course autour du monde. Elle réunissait deux Canadiens, deux Suisses, deux Français, deux Belges et deux Luxembourgeois. Quand le concept a été repris dans sa version canadienne – ouverte à tous les Canadiens et Canadiennes francophones – quelques années plus tard, les producteurs ont commencé modestement en se concentrant sur quelques continents seulement à la fois. Ainsi, la première année, il y a eu la Course des Amériques (1988-89), la deuxième année était celle d’Amérique-Afrique (1989-90) et la troisième année, celle que j’ai faite, couvrait l’Europe et l’Asie (1990-91). Ce n’est qu’à partir de la quatrième édition que l’émission s’est appelée la Course destination monde et couvrait les cinq continents.

L’avantage de la formule des deux continents est que nous avons pu nous croiser entre participants et faire des petits clips de présentation ou des cartes postales vidéos ensemble. Nous étions encouragés à le faire par le réalisateur de l’époque, Jean-Louis Boudou. C’est comme ça que j’ai passé une semaine avec Denis Villeneuve à Katmandou (Népal) et une autre à Hong Kong et en Bulgarie avec Sébastien Bage.

Selon toi, qu’est-ce qui explique le succès de la Course Europe-Asie?

Nous avons fait la course l’année où elle a pris son envol médiatique. Elle était diffusée pour la première fois à une heure de grande écoute, juste avant Les filles de Caleb, qui était la série à succès de l’époque. Nous plaisantions en disant que nous étions une locomotive pour les Filles de Caleb, mais au fond, c’est grâce à la popularité du téléroman que la course s’est fait découvrir par le grand public. Certaines semaines, l’émission obtenait 500 000 cotes d’écoute, alors que l’année précédente, on parlait d’arrêter le concept.

Disons que je suis tombé sur une bonne année et un beau groupe de cinéastes. Nous avions une belle complicité. Je crois que ce facteur a beaucoup apporté au « show de télé ».

Quels pays as-tu visités?

J’avais 20 ans lorsqu’on m’a sélectionné pour faire la course. Je me sentais un peu comme un enfant dans un magasin de bonbons : mon billet d’avion était payé et j’avais l’embarras du choix.

J’ai visité une quinzaine de pays. J’ai commencé par l’Asie : Indonésie, Philippine, Vietnam, Thaïlande, Chine, Népal, Hong Kong et l’Inde. L’Inde n’était pas prévue dans mon parcours, mais j’y suis resté quatre jours à cause d’une histoire de billet d’avion. J’ai finalement fait un film à New Delhi.

Ensuite, j’ai traversé en Europe : Istanbul, Turquie, Bulgarie, Israël, Moyen-Orient, Italie, Espagne, Pays-Bas, France et Angleterre. J’ai pris l’avion 32 fois. Je les comptais! Je conservais tout à l’époque. Je gardais mes cartes d’embarquement et mes étiquettes de bagages… J’ai malheureusement tout perdu en cours de route.

Quels équipements aviez-vous le droit d’utiliser pendant la course?

On nous fournissait une caméra, un trépied et des écouteurs. Nous pouvions ajouter des accessoires à nos frais, comme un grand angle ou des petits moniteurs pour visionner nos images. Nous avions des caméras Super VHS compactes. Nous étions limités à seulement 2 cassettes de 20 minutes par tournage.

Nous faisions nos plans de montage sur papier avec un chronomètre. Il n’y avait pas de code temporel. Chacun avait son système. Certains étaient plus minutieux que d’autres. Ils dictaient leurs instructions en les enregistrant sur leur baladeur ou ils dessinaient leurs plans sur papier.

C’est le monteur à Montréal qui devait déchiffrer tout ça?

C’est exact. En fait, c’est le même monteur, Denis Gathelier, qui a monté tous les films de tous les participants pendant les 11 ans de la course. Il n’était pas qu’un simple technicien. Il ne se contentait pas non plus d’enchaîner les plans en suivant nos instructions. Disons que certains participants avaient plus d’expérience que d’autres, donc il devait intervenir parfois. Il arrangeait subtilement les grossièretés, sans ne jamais modifier l’idée de base des cinéastes. Denis travaille à l’ONF depuis plusieurs années maintenant.

Presque 20 ans après la course, que retiens-tu le plus de l’expérience?

Il va sans dire que ce fût une expérience positive. La course m’a donné envie de communiquer, d’aller vers les gens, de partager des histoires et de continuer à regarder le monde avec une certaine ouverture d’esprit. Nous étions tous très jeunes à l’époque, entre 18 et 22 ans. Nous étions les 8 élus sur 200 ou 300 personnes. Nous savions qu’il y avait un élément de chance dans tout ça, mais nous étions quand même privilégiés. C’était assez délirant de prendre conscience que nos premiers reportages, faits relativement vite, étaient vus par 300 000 ou 400 000 personnes, mis en valeur ou non, dans un contexte très médiatisé. Nous sommes devenus des personnalités publiques du jour au lendemain.

Six ans après la course, j’ai connu une période plus difficile. Lorsque tu débarques d’une expérience comme celle-là, tu essaies de surfer un peu dessus et de retrouver le « buzz » du voyage. Plusieurs de mes comparses ont fait des films tout de suite après notre retour. Ils avaient du succès dans ce qu’ils faisaient et devenaient des références dans leur domaine. Je me comparais beaucoup à eux. Je me demandais pourquoi c’était plus long pour moi. Pourquoi je n’arrivais pas à avoir autant de succès. J’avais toujours été le gars doué et tout à coup, je me retrouvais avec une bande de finalistes qui étaient tous acclamés par leur milieu respectif. On parle de Denis Villeneuve, de Patrick Masbourian et de plein de gens talentueux. Toutes ces histoires de comparaison sont terminées aujourd’hui, mais la course a définitivement été un poids pour moi à un moment dans ma vie. La maturité, le temps et la réalité de la vie aidant, j’ai fini par me sortir de cette phase et la course a fini par devenir floue, comme un simple souvenir… Mais je peux dire que c’est en grande partie grâce à la course que je fais du cinéma documentaire aujourd’hui.

Ton film de finissant de l’UQAM, Un cirque sur le fleuve, a tout de même beaucoup fait jaser à l’époque, non?

Oui, il a remporté quatre prix, dont un aux Rendez-vous (du cinéma québécois) en 1994. Nous l’avons aussi vendu à la Télévision de Radio-Canada, où il a passé pendant cinq ans.

C’était mon film de finissant du programme de Communication – profil Cinéma de l’UQAM. À l’école, j’ai pu faire des films avec des gens qui, tout comme moi, avaient envie de faire du documentaire, ce qui était plutôt rare dans ce programme. J’ai travaillé entre autres avec Hélène Choquette, qui a fait le projet PIB à l’ONF. Nous avons étudié ensemble. Elle est une excellente « camérawoman ». C’est elle qui a fait la caméra d’Un cirque sur le fleuve. Elle a fait un super boulot! Martin Allard a fait le montage sonore. Aujourd’hui, il est devenu selon moi un des meilleurs monteurs sonores en ville. Nous étions un beau groupe à l’UQAM, et les hasards ont fait que tout s’est mis en place et Un cirque sur le fleuve a pu connaître autant de succès.

D’ailleurs, je suis retourné voir les protagonistes du film, ce couple qui habite la maison sur le fleuve Saint-Laurent avec les drapeaux de tous les pays. Ils seront dans mon prochain film!

Parle-nous un peu de ton parcours à l’ONF.

Vers la fin des années 1990, j’ai eu la chance d’être accepté au programme Cinéastes en résidence de l’ONF. Cette expérience m’a lancé et m’a redonné confiance en moi. J’ai travaillé avec le producteur André Gladu et tous les cinéastes de la série Libres courts (Stéphane Thibault, Vali Fugulin, Julie Perron, Yann Langevin, Danic Champoux, Nathalie Martin et Lucie Ouimet). J’ai aussi côtoyé plusieurs cinéastes qui faisaient leur résidence en même temps que moi : Hugo Latulippe, Denys Desjardins, Lina B. Moreco, Serge Giguère, Manon Barbeau, etc. Nous étions un grand groupe de jeunes motivés qui débarquaient en même temps à l’ONF.

Tu louanges beaucoup les gens qui travaillent avec toi. Est-ce important pour toi de bien t’entourer pour faire un film?

Absolument. Le cinéma est d’abord un travail d’équipe. Dans les débuts du cinéma français à l’ONF, ce qu’on appelle l’« époque glorieuse », les cinéastes signaient souvent leurs films ensemble. Si le travail d’équipe est important pour faire une fiction, ce l’est d’autant plus pour un documentaire.

Un autre élément important est le choix des sujets et des personnages. C’est une question de casting, beaucoup plus qu’on ne le pense. Il y a des films qui prennent vie parce qu’on a envie de faire un portrait sur quelqu’un. C’est le cas avec Bull’s eye, un peintre à l’affût. Ce film est d’abord un personnage : Marc Séguin, le peintre-chasseur.

De son côté, Des hommes de passage est plutôt centré autour d’un sujet : des hommes qui font de la radio en prison avec Mohamed Lotfi. J’ai ensuite choisi les personnages en conséquence du sujet.

C’est un peu la particularité du documentaire. C’est un travail qui se base beaucoup sur les relations humaines. Il faut aimer les gens pour faire ce métier!

Rencontre à Gao au Mali pour le film « Le prix de l'exode ». Crédit : Bruno Boulianne

Comment as-tu eu l’idée de faire un film comme Aviature (2000)?

Ce film part d’un rêve de jeunesse, celui d’être pilote. C’était donc un milieu qui m’intéressait depuis longtemps. Ensuite, je suis allé présenter Un cirque sur le fleuve dans un festival de cinéma en Abitibi, où j’ai croisé le producteur Mario Pierre Paquet. Ce dernier venait de tourner un documentaire avec Jean-Claude Labrecque sur les prospecteurs miniers. Dans le cadre du tournage, ils ont rencontré des pilotes de brousse et, sachant que je suis originaire de l’Abitibi, Mario m’a proposé l’idée de faire un film sur le sujet. Je trouvais ça intéressant. Je venais de gagner des prix avec mon premier film et je me cherchais un nouveau sujet. Au final, ça m’a pris cinq ans avant de réussir à le financer. C’est un coup de chance que j’aie été sélectionné comme cinéaste résidant à l’ONF, parce que sinon, je ne l’aurais jamais fait. L’ONF a racheté les droits à mon ancien producteur en 1998. C’était le premier projet que je faisais dans le cadre de ma résidence et mon tout premier film professionnel. Le budget était relativement important. Tout le processus aura duré six ans en tout.

Aviature, Bruno Boulianne, offert par l'Office national du film du Canada

Le deuxième film que tu as réalisé pendant ta résidence est Des hommes de passage (2002).

C’est exact. Comme j’avais le privilège de pouvoir faire deux projets dans le cadre de ma résidence à l’ONF, je cherchais un deuxième sujet. Je suis tombé par hasard sur l’émission de Mohamed Lotfi à Radio Centre-Ville : Souverains anonymes. C’était un sujet tellement contrasté par rapport à celui que j’étais en train de finir : une émission de radio enregistrée à Bordeaux (prison montréalaise) avec des détenus. Je partais d’une situation d’extrême liberté et de grands espaces (avec Aviature) à des hommes qui devaient s’inventer une forme de liberté dans leur tête, entre quatre murs. J’avais envie de sauter dans cet univers complètement différent.

Au début du film, Wadji Mouawad explique comment les mots et l’écriture ont changé sa vie et calmé sa propre violence intérieure. Il dit que les mots sont une arme et qu’ils peuvent frapper autant que les poings. Est-ce que les images frappent aussi?

Oui, tout à fait. Je ne me considère pas un écorché vif, ni quelqu’un qui a une violence interne à exprimer. Si c’était le cas, je ferais peut-être des films plus pamphlétaires. Mais c’est sûr que je suis complètement en accord avec lui. Ce n’est pas pour rien que cette phrase est dans le film. Je considère que c’est ce qu’un film peut faire aussi. Même si je ne fais pas des films ouvertement militants, il y a une part d’engagement. On y retrouve un ton humain, une prise de position et des choix d’images et de propos. Cette phrase de Wadji Mouawad est emblématique de pourquoi je fais du cinéma.

Des hommes de passage, , offert par l'Office national du film du Canada

Bruno Boulianne complète présentement deux projets de films : un premier sur des débroussailleurs forestiers d’origine africaine et un autre sur une communauté qui tente de sauvegarder leur église. Deux films à nouveau axés sur les personnages par un cinéaste… proche des gens.