L’éloge du chiac – Part 2/Entretien avec Pierre Cadieux

Films

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Mai 1968. Michel Brault « filme l’évidence du parler en Acadie  ». Rosanna Leblanc, institutrice à l’école Beauséjour, et ses élèves acceptent d’être les personnages de son documentaire sur le rapport à la langue des Acadiens francophones du sud-est du Nouveau-Brunswick. Garder sa langue ou apprendre la langue de Montréal? Comment remplacer  les mots en chiac par les mots français? Et d’abord, doit-on les remplacer si on veut sortir de l’Acadie pour explorer le monde …

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En regardant le film de Brault, L’éloge du chiac, la définition que propose Rosanna de cette langue en rallie plusieurs : « Ce qu’on appelle le chiac, moi  je vois ça comme le français qu’on a  ramené de la France, mais le temps a passé sur ce  français-là et il a fait un effet comme  l’eau qui passe sur  les roches dans le ruisseau.  Elle les a toutes bien arrondies et polies. Elles sont confortables. On peut marcher dessus. On peut vivre avec notre français. On peut marcher sur les roches. »

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La réalisatrice Marie Cadieux est retournée voir les personnages de Brault quarante ans plus tard. Son film L’éloge du chiac, Part 2, sera présenté en première au Festival des Films du Monde le 3 septembre à 14 h. Son frère Pierre est dans le film. J’ai recueilli ses impressions.

< Quel effet ça vous a fait de vous retrouver là quarante ans plus tard?Ça m’a serré le cœur parce que je suis un nationaliste engagé, autant sur le plan de la langue que sur le plan économique et social.

  < D’être filmé par votre sœur?

Je suis extrêmement sensible et près de mes sentiments. Donc, j’ai trouvé cela amusant que, quarante ans après, elle fasse un film avec ça. Ça a été très touchant comme expérience. C’est comme quelqu’un qui te connaît et qui  fait confiance à ton point de vue et à ta façon de t’exprimer. C’est très agréable.

< Que le film soit présenté à Montréal?

J’aurais aimé que ce soit d’abord présenté à Moncton, mais je trouve ça extraordinaire d’avoir été sélectionné  et d’avoir une tribune.

< Croyez-vous en la pertinence du propos aujourd’hui?Au départ, je ne comprenais pas le titre : Part 2. Je me disais qu’on a travaillé assez fort pour le fait francophone. Après une discussion avec Marie, j’ai compris. Je me rends compte qu’on a encore du travail à faire pour s’exprimer correctement en français et même en anglais. Le débat est aussi pertinent qu’il y a quarante ans et on doit toujours travailler aussi fort pour préserver la langue, car on peut facilement se faire assimiler. Au fond, je vous dirais que le chiac est une forme de dérive et je pense que Marie a repris le filon. Peut-on parler d’évolution ou non? Je pense qu’il y a peut-être là une dérive encore plus forte : il y a de plus en plus de mots en anglais, en général, et il y a une augmentation de mots anglais dans le chiac. C’est ce que Marie a voulu montrer. Pourquoi avoir commencé le film avec Acadieman? Je pense que c’est parce que cette série a permis de mettre de l’avant le parler chiac. Marie a simplement situé le propos. À la fin du film, j’ai compris que c’était une forme d’identification pour plusieurs personnes, et que c’était là le fil conducteur de Marie. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’on parle le chiac uniquement dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. Ailleurs en Acadie, on ne parle pas comme ça. Et attention, ce n’est pas de l’ancien français! À l’occasion oui, mais c’est de l’anglais. Une syntaxe française avec des mots anglais. Donc, à  la longue, les jeunes qui maintiennent cette forme d’expression  ne parlent ni bien le français ni bien l’anglais.

 < Quelle impression vous a laissé le film?

J’ai eu du chagrin parce que je me dis que mes parents se sont battus pour des écoles et des services en français, et que ce n’est pas encore gagné. Je vois nos jeunes qui ont encore plus de services en français, et pourtant on les sert encore en anglais au McDonald’s à Dieppe; et de voir qu’un de mes grands amis, Charles, a baissé les bras; et de voir aussi certaines personnes qui sont restées au statut quo. J’aurais voulu que tous me disent que le chiac est une forme d’expression, mais certainement pas qu’on essaie de lui donner un statut autre que celui de phénomène local, encore moins qu’on veuille l’ennoblir. Comme Acadieman. Je trouve que dans un milieu minoritaire, on ne doit pas faire en sorte que le chiac devienne le point de référence. Ça restreint plutôt qu’ouvrir.

La langue doit s’enrichir. Plus la langue est exacte, plus les concepts connexes à notre façon de penser sont riches. Plus les artistes vont y croire et plus la langue va devenir un outil de communication élargi. Le chiac, justement, demeure confortable, comme l’exprime l’institutrice, mais il y un certain laisser aller. S’exprimer correctement en français comme en anglais, demande un effort. De savoir qu’il y a eu peu d’évolution chez certains personnages, ça me fait mal. Je savais au départ que le film ne ferait qu’effleurer mon point de vue. D’ailleurs le film se termine par « Vive le chiac! ». Par contre, je constate que les jeunes de l’école Odyssée sentent que la langue française est importante et qu’il faut constamment être aux aguets, sinon toutes les institutions  francophones qui ont bataillé sans réserve auront bataillé pour rien. Voilà. Les jeunes ont tout ce qu’il faut avec les médias francophones pour faire grandir leur langue. Même Acadieman se pose des questions!  Il y a quand même de l’espoir, non? Mais c’est loin d’être gagné.

< Pourquoi avez-vous envie que les gens voient ce film-là?

Parce qu’il y a des gens qui tiennent à l’héritage de la langue française et qui tiennent à la maintenir vivante. C’est cela que le film présente.

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Pierre Cadieux est professeur en sciences de la gestion  à l’Université du Québec à Rimouski

Lisez les réponses de Marie Cadieux à la chronique « 5 questions » sur
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