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La vie et la mort du diplomate canadien Herbert Norman

Films

Ce billet a été écrit par Gerry Flahive, producteur du film L’homme qui aurait pu être – Une enquête sur la vie et la mort de Herbert Norman, réalisé par John Kramer.
Il est traduit de l’anglais. Pour lire le texte original, cliquez ici.

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Ce n’est pas tous les jours que l’on fait rire le frère de l’empereur Hirohito.

À l’été 1997, en compagnie du réalisateur John Kramer, je me retrouve à Karuizawa, petite ville touristique très chic voisine de Tokyo, dans l’enceinte de la résidence d’été d’un membre de la famille royale japonaise : le prince Mikasa. Nous avons prévu filmer un entretien avec le prince pour notre long métrage documentaire sur Herbert Norman, diplomate canadien légendaire et spécialiste de l’histoire du Japon (à tel point que ses écrits sur le sujet ont constitué des références de premier plan au moment de la rédaction de la constitution japonaise après la Seconde Guerre mondiale).

Or, malgré la légende, Norman, sa carrière et son « suicide » pour le moins controversé en 1957 — les fonctionnaires et les politiciens américains l’ayant accusé d’espionnage au profit des communistes —  avaient pratiquement basculé dans l’oubli au moment où j’ai proposé à l’ONF de tourner un film sur l’homme et son époque. Aux yeux de certains, l’idée même de réaliser un film sur Norman des décennies après sa disparition semble prêter à controverse. Mais son histoire nous paraît trop importante pour être passée sous silence, d’autant qu’elle illustre parfaitement le drame de la Guerre froide et ce que l’on a considéré comme l’âge d’or de la diplomatie canadienne. Après la guerre, l’influence dont jouissait le Canada sur la scène internationale se trouvait en effet au zénith, et des personnalités comme le futur premier ministre Lester Pearson imposaient le respect et jouaient d’influence devant la toute nouvelle Assemblée des Nations Unies et au-delà.

Fils de missionnaires canadiens né au Japon en 1909, Norman a acquis une compréhension profonde du passé de ce pays et des gens qui l’habitent. Employé à la légation canadienne de Tokyo en 1940-1941,  il devient ensuite agent du renseignement jusqu’à la fin de la guerre. Après la guerre, on l’affecte au service d’occupation du général américain Douglas MacArthur et en 1946, il se voit confier une mission étonnante qui n’est pas sans l’inquiéter : il exercera la fonction de tuteur du jeune frère de l’empereur.

C’est ainsi que, pour mieux saisir la situation de Norman dans les hautes sphères de la société japonaise, nous nous retrouvons à la résidence d’été du prince Mikasa, accompagnés d’un interprète qui nous enseigne à saluer lorsque le prince entrera dans la pièce. Nous tenons pour acquis que, par respect de la tradition japonaise, nous devons nous incliner aussi bas que possible… mais notre gymnastique diplomatique a plutôt pour effet de bien amuser le prince.

Notre hôte nous parle de Norman avec beaucoup de chaleur et lui témoigne un respect hors du commun dont la plupart des Canadiens n’ont pas l’habitude.

À la fin de sa carrière, en qualité de représentant du Canada en Égypte durant la crise de Suez, Norman se trouve au cœur des efforts visant à négocier la paix (sous la direction de son mentor et supérieur hiérarchique Pearson, alors ministre des Affaires extérieures, lequel obtiendra le Prix Nobel de la paix en 1957 pour son rôle dans ces négociation). Mais ces prestigieuses fonctions attirent l’attention et suscitent de nouveau le doute et l’inquiétude, en particulier de la part du sous-comité du Sénat américain sur la sécurité interne qui craint que Norman, sympathisant communiste à l’époque de sa prime jeunesse, soit un traître et un espion.

Un matin d’avril 1957, après avoir assisté la veille à la présentation d’un film japonais intitulé The Mask of Destiny (dont nous avons intégré une scène révélatrice à notre film), il s’enlève la vie en sautant du toit d’un immeuble résidentiel du Caire, laissant une note d’excuses à ses amis et collègues diplomates qui habitent l’endroit. Au Canada, sa mort provoque l’indignation, un membre du Parlement allant jusqu’à affirmer que Norman avait été « assassiné par la diffamation verbale aussi nettement que si on lui avait planté un couteau dans le dos ». Cet épisode constitue l’une des périodes sombres des relations canado-américaines.

En tournant ce film, le réalisateur John Kramer espérait « élucider un mystère ». Or, poursuit-il, « une fois la production terminée, l’affaire me semblait encore plus nébuleuse qu’elle l’était au début. Le Sénat américain souhaitait démasquer Norman alors qu’il n’y avait rien à démasquer et en raison de son éducation, de sa formation et de sa personnalité, il était déterminé à garder le silence. Mais après avoir interrogé des amis, des collègues, des représentants du gouvernement et parcouru des caisses de dossiers du FBI et de la GRC, nous avons conclu que Norman s’était trouvé pris au piège d’une intrigue politique qui avait moins à voir avec lui qu’avec le rappel à l’ordre d’un gouvernement canadien dont Washington craignait l’internationalisme. »

Afin de raconter une histoire aussi touffue et complexe – et comme nous ne disposions d’aucune image d’archives de Norman – il nous a fallu trouver un moyen de lui donner vie.  Au moment des auditions, lorsque le comédien torontois Greg Ellwand est entré vêtu d’un costume d’époque et portant des lunettes rondes identiques à celles de Norman, John et moi avons eu le souffle coupé. Nous venions de trouver le comédien talentueux qui allait incarner, par son allure, ses gestes et sa dignité, la nature à la fois réservée et intense de Norman.

C’est donc avec une grande élégance que Greg a tenu pour nous le rôle de Norman au cours des tournages à Toronto (l’Université de Toronto tenant lieu de Cambridge des années 1930), sur la Colline du Parlement (qui conservait une allure « d’époque » des plus convenables), à Tokyo (à l’intérieur de l’immeuble d’origine de la légation canadienne dans lequel Norman avait travaillé et vécu), et sur un toit du Caire rappelant celui où s’était produite la chute fatidique. Et grâce à l’incroyable générosité de Mme Irene Norman (veuve d’Herbert Norman), nous avons pu filmer dans leur appartement d’Ottawa, où elle nous a prêté une précieuse collection de photos de famille.

En entrecroisant ces scènes de reconstitution avec de remarquables images historiques, des plans d’archives s’étalant sur des décennies (résultat du travail de notre minutieuse recherchiste Elizabeth Klinck) et des entretiens réalisés avec des historiens, des diplomates et même avec un avocat de la CIA ayant qualifié Pearson d’« ordure », nous avons souhaité produire un film qui rappelle aux Canadiens la place qu’ils occupent sur l’échiquier mondial, la force de leur histoire, et la difficile tâche qui consiste à saisir la vie d’un homme extraordinaire qui avait appris à ne pas révéler ses sentiments.