Québec tremplin stratégique

Une menace nazie a-t-elle déjà plané sur le Québec?

Films

Des sous-marins nazis qui sillonnent les eaux canadiennes. Des explosions de torpilles allemandes qui se répercutent dans les Laurentides. Des épaves qui sont visibles du seuil des maisons. Un projet de conquête de l’Est du Canada et du Québec, où réside une population canadienne française arriérée qui vit dans le passé et ressasse de vieilles rancunes. Un pays riche en ressources naturelles, facile à conquérir. Voilà les quelques révélations chocs qui marquent les premières images du film Québec, tremplin stratégique (1942); un petit bijou de film de propagande de la Deuxième Guerre mondiale. Un tel projet de conquête a-t-il bel et bien existé? Peut-être. La menace était-elle réelle? Il est permis d’en douter. Quoi qu’il en soit, ce qui est intéressant de noter, ce n’est pas tant la plausibilité de cette menace que le fait qu’elle soit orientée vers le Québec. La stratégie n’est pas nouvelle. Nombre de films de propagande font écho à une menace nazie possible en Amérique du Nord, mais jamais elle n’aura été aussi ciblée, aussi imminente, que dans ce film.

Cela s’explique sans doute par la situation politique québécoise de l’époque. Québec, tremplin stratégique sort dans les salles de cinéma du Québec en septembre 1942, soit 5 mois après le plébiscite sur la conscription. Le 27 avril 1942, les Canadiens français disent « Non » à la proposition du gouvernement de Mackenzie King de revenir sur sa promesse électorale de 1940 de ne pas avoir recours à la conscription pendant la guerre. La conscription avait pour but de rendre obligatoire le service militaire pour une certaine couche de la population. À la question « Consentez-vous à libérer le gouvernement de toute obligation résultant d’engagements antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation pour le service militaire? », l’ensemble de la population canadienne répond « Oui » à 64,2%. Toutes les provinces canadiennes répondent par l’affirmative, sauf le Québec. En fait, les résultats sont à l’opposé. 71,2% des Canadiens français votent « Non ». Mackenzie King n’aura recours à la conscription qu’en 1944, mais le mal est déjà fait. L’unité canadienne en prend un coup. Il est difficile de ne pas voir une corrélation entre la sortie du film et les résultats du plébiscite. Il est maintenant plus que jamais nécessaire de convaincre les Canadiens français de s’engager dans l’effort de guerre et de légitimer cet engagement.

C’est exactement à cela que Québec, tremplin stratégique va s’employer. Mais ce qui est remarquable et habile à la fois, c’est que malgré cette agitation du spectre d’une invasion nazie, le film ne table pas sur la peur. Il ne soulève pas non plus l’enjeu de la conscription ni ne tombe dans la propagande haineuse de l’ennemi, dont, il faut le mentionner, l’idéologie fasciste trouvait des sympathisants dans le Québec des années 1940. On reconnaît ici la marque de John Grierson, commissaire de l’ONF à l’époque et grand manitou de la propagande canadienne. Grierson se fera un devoir d’éviter l’esprit de clocher, la haine et le racisme, qui étaient l’apanage de la propagande nazie. Les films de propagande de l’ONF miseront toujours sur l’unité du pays et sur l’immense force qui résulte de la mise en commun de tous les efforts de la nation. Québec, tremplin stratégique insistera donc sur la modernité et le dynamisme des usines de guerre de Montréal, Québec et Trois-Rivières, sur l’exploitation efficace des ressources naturelles du territoire et sur le caractère indépendant des Canadiens français et leur propension à se méfier des tyrans. Bref, il fera l’éloge de l’immense effort de guerre auquel participent tous les Canadiens français, et qui fera du Québec non pas une porte d’entrée pour les nazis, mais un chemin menant à la victoire des nations alliées.

Je vous recommande chaudement ce film, qui vous fera sans doute sourire mais qui, je l’espère, vous aidera à  mieux comprendre le cinéma de propagande de la Deuxième Guerre mondiale.