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Vendredi cinéma : YUL 871

Films

*Ce texte est la traduction d’un billet rédigé pour le NFB Blog.

Un long métrage des années 1960

C’est à partir du lancement de Un autre pays en 1963 que les Programmes français et anglais de l’Office national du film ont commencé à produire des longs métrages à petit budgets pour les salles canadiennes. Au début, la plupart de ces films aux dialogues en majeure partie improvisés étaient tournés en 16 mm avec de petites équipes. Certains, comme Départ sans adieux, prévus à l’origine comme des documentaires, se sont métamorphosés en films de fiction. Le succès de ces longs métrages a encouragé les producteurs de l’ONF à créer des œuvres plus accomplies destinées spécifiquement au cinéma où elles attireraient un plus grand auditoire. YUL 871 de Jacques Godbout a été un des premiers longs métrages 35 mm en langue française à connaître un certain succès en salles.

Principalement reconnu comme documentariste et écrivain, Jacques Godbout a également réalisé plusieurs films de fiction. Il a amorcé sa carrière à l’ONF en réalisant plusieurs courts métrages avant de s’attaquer à YUL 871, son premier long métrage. Tout a commencé en 1964 lorsqu’il a rédigé le canevas d’un film de fiction ayant pour titre provisoire Le Regard, qui racontait les deux journées que passe à Montréal un Français qui n’est jamais nommé. Godbout désirait montrer Montréal à travers le regard d’un étranger qui découvre la ville pour la première fois. L’ONF, qui trouvait le canevas prometteur, a demandé à Godbout d’en faire un scénario. Il est à remarquer que Godbout avait à l’époque écrit plusieurs romans et qu’il était une étoile montante de la littérature québécoise.

Godbout s’est rendu en France pour travailler sur le scénario et rencontrer le réalisateur français de renom François Truffaut. La rencontre avait été organisée par le chef de la production française à l’ONF, Pierre Juneau. Connaissant personnellement Truffaut, il lui avait demandé d’aider le jeune cinéaste dans l’écriture de son scénario. Malheureusement, Truffaut était occupé à d’autres projets et il lui était impossible de prêter main forte à Godbout. Ce dernier est donc retourné chez lui où, avec l’aide du metteur en scène Jacques Languirand, il a mis au point l’histoire qui a finalement été approuvée.

L’ONF a demandé à une société de production française si elle était intéressée à coproduire le projet. Comme elle exigeait que le réalisateur soit français, elle a refusé. Entre-temps, on recherchait un acteur français pour le rôle principal. Charles Denner, qui avait personnifié un tueur en série dans Landru de Claude Chabrol, fut approché. Il accepta de séjourner au Canada pour être la vedette du film dans le rôle de l’ingénieur français sans nom. Les acteurs québécois Andrée Lachapelle, Paul Buissonneau et Jean Duceppe s’ajoutèrent à la distribution. Francine Landry, une comédienne de onze ans habituée des feuilletons québécois, reçut le rôle important d’Hélène, une jeune fille qui se lie d’amitié avec l’étranger et lui sert de guide dans la ville.

Le comédien Jacques Desrosiers tient le rôle de « Transistor », un personnage plutôt étrange qui apparaît épisodiquement durant le film, la plupart du temps avec une radio collée à l’oreille. Le rôle, qui était plus étoffé dans le scénario original, ne passe pas bien à l’écran. D’après ce que j’ai compris, il est censé représenter un homme ordinaire adapté à son époque, en contraste avec le personnage de Denner. Jamais il ne parle ni n’interagit avec le héros, mais on le voit en arrière-plan de plusieurs scènes.

Les Jérolas, le duo de music-hall dont faisait partie le comédien renommé (et plus tard sénateur) Jean Lapointe, fait également une apparition dans le film où il interprète quelques numéros musicaux.

Le tournage des scènes principales a commencé en juillet 1965 sur l’aire de trafic de l’aéroport de Dorval (aujourd’hui l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau) à bord d’un DC-8 d’Air Canada et s’est poursuivi jusqu’au début septembre à Montréal même et dans les environs, ainsi qu’à l’usine de montage de camions General Motors de Sainte-Thérèse, non loin de la métropole. Certaines séquences ont été tournées à bord d’un hélicoptère survolant le site en construction de la future Expo 67, mais à cause du bruit et du vent une grande part du dialogue a dû être doublée, ce à quoi se sont appliqués les acteurs, dont Denner, durant la majeure partie des mois d’octobre et de novembre.

Godbout voulait lancer le film au début de 1966, mais le montage lui a demandé plus de temps que prévu. En mai, l’ONF a proposé YUL 871 au festival de Cannes qui a refusé le film. Pendant ce temps, une version anglaise a été mise en production et c’est à ce moment que Columbia Picture a accepté de distribuer le film au Canada.

La première mondiale de YUL 871 a eu lieu le 15 juillet au festival du film de Karlovy Vary, près de Prague, où, les bobines ont été projetées dans le mauvais ordre! Godbout décrit l’expérience comme était très affligeante. Le film a ensuite présenté une seule fois au Festival international de films de Montréal avant sa sortie en salle le 6 août au Cinéma Dauphin de Montréal où il a tenu l’affiche quatre semaines. Sa tournée des villes québécoises fut plutôt modeste avec deux semaines à Québec (au Cinéma Le Canadien), Sherbrooke, Granby, Sorel, Drummondville et Trois-Rivières, entre autres. La version anglaise a été présentée sans tambour ni trompette vers la fin août au Dauphin, et n’a été projetée nulle part ailleurs. La critique de YUL 871 était équivoque. Pour un critique du Variety, qui avait assisté à la projection de Karlovy Vary, il s’agissait d’un « petit film léger, maniéré mais sincère ». Les comptes rendus dans les médias québécois étaient tout aussi indécis, mais les auditoires appréciaient le film, heureux de voir, pour faire changement, un film qui se passe à Montréal.

Avec un acteur français au générique, il semblait aller de soi que les salles de l’Hexagone seraient intéressées. L’ONF a tenté en vain de vendre YUL 871 sur ce marché.  En 1971, il a été intégré à un programme de dix longs métrages de l’ONF présenté dans une salle d’art et d’essai parisienne pendant trois semaines en février et mars.

La version originale a été télédiffusée par Radio-Canada en octobre 1969; la version anglaise, par le Global Television Network en 1974. D’autres ventes ont été conclues avec des diffuseurs suisses et yougoslaves.

Le film est une étonnante capsule témoin des années 1960. J’ai particulièrement aimé la musique ainsi que l’interprétation remarquable de Charles Denner et le jeu comique de Paul Buissonneau. YUL 781 me rappelle beaucoup Traduction infidèle (Lost in Translation) de Sofia Coppola. Le héros se retrouve dans un pays étranger et se demande comment il va passer le temps. Ce qu’il fait ou ne fait pas ne dépend que de lui et il est impossible de deviner ce qui va se passer. Chaque voyageur a connu de tels épisodes. Vous êtes totalement libre, mais aussi totalement perdu. Tout est possible.

YUL 871 est un parfait exemple de ces petits films que nous avons produits dans les années 1960 et 1970. Si sa distribution en salles a été satisfaisante, j’aurais toutefois souhaité qu’il soit présenté dans toutes les régions du Canada. Quoi qu’il en soit, il est maintenant à l’affiche de ONF.ca et il ne tient qu’à vous d’en faire la découverte. Bon cinéma!

(À propos, au cas où cela vous aurait échappé, le titre YUL 871 désigne le vol 871 d’Air Canada à destination de Montréal. YUL est l’indicatif d’aéroport utilisé par l’IATA pour identifier l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal [anciennement aéroport de Dorval].)