La création de l’ONF

Le 70e anniversaire de l’ONF me donne l’occasion de parler de la genèse de l’organisme et de revenir sur une idée reçue autour de sa fondation,  qui veut que l’ONF ait été créé  pour produire des films de propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que dans les premières années de son existence, l’ONF a produit une quantité importante de films de propagande. Pourtant, les circonstances qui mènent à sa création, le 2 mai 1939, n’ont rien à voir avec le conflit. Pour bien le comprendre, il faut examiner le statut du cinéma canadien dans les années 1930.

Une industrie cinématographique en danger

Durant cette décennie, la situation de notre cinéma n’est guère reluisante. L’essentiel de la production cinématographique est partagé entre deux entités : l’une privée, l’Associated Screen News (ASN), l’autre publique, le Canadian Government Motion Picture Bureau (CGMPB). Il y a bien quelques producteurs privés, mais leur production reste marginale. Bien que l’ASN, une filière d’une compagnie new-yorkaise, rachetée en 1921 par les Canadiens Ben Norrish et Blaine Irish, soit une compagnie prospère dans les années 1930, elle concentre surtout ses activités autour de la production de films d’actualité pour les majors américains. Par contre, il faut dire qu’elle travaillera de concert avec l’ONF pendant la guerre, réalisant plusieurs films pour le compte de l’Office. Un du 22e, réalisé par une équipe de l’ASN, est considéré comme le premier film en français de l’ONF.

http://www.onf.ca/film/Un_du_22e/

Le CGMPB, premier producteur public de films

Quoi qu’il en soit, la production de films canadiens est uniquement assurée par le CGMPB. Créé en 1917 sous le nom d’Exhibits and Publicity Bureau, devenu Canadien Government Motion Picture Bureau en 1923, le premier organisme gouvernemental de production de films connaît son apogée entre 1920 et 1931. Mais les années qui suivent voient le déclin de l’organisme. Les films du CGMPB, dont la production a considérablement diminué, sont de piètre qualité et ne montrent pas la vie des Canadiens. Il s’agit de films à vocation touristique destinés à attirer de riches  Américains. Les raisons de cette détérioration sont multiples : manque de professionnalisme, de leadership et de coordination entre les ministères, contenus fades et surtout, sous-financement en raison sans doute  de la crise de 1929. Ces diminutions surviennent à un mauvais moment, puisque l’arrivée du son aurait demandée des investissements importants. En 1933, la situation est rétablie, mais il est trop tard. Plusieurs ministères produisent eux-mêmes leurs films et la réputation des films du CGMPB à l’étranger n’est plus ce qu’elle était. De plus, les écrans canadiens sont complètement dominés par le cinéma américain et l’image du Canada vient uniquement des films de nos voisins du Sud; une représentation caricaturale, pittoresque, qui n’a pas grand-chose à voir avec le Canada réel.

Le rapport Massey-McLean

Cette situation inquiète. Un premier rapport au sein du gouvernement canadien, celui du ministre Parmelee, responsable du CGMPB, dénonce la piètre qualité des films. Mais il faut attendre celui du Haut-commissaire du Canada à Londres, Vincent Massey, pour que les choses bougent. Le rapport, rédigé en février 1936 par Ross McLean, le secrétaire de Massey, recommande une étude approfondie sur le cinéma publicitaire canadien et suggère le nom de John Grierson, documentariste réputé et fondateur d’un mouvement documentaire en Angleterre. Le document aboutit sur le bureau du premier ministre Mackenzie King en 1938, soit deux ans après sa rédaction. Conscient de la domination du cinéma américain, le premier ministre est en faveur d’une présence accrue du cinéma canadien sur nos écrans. McLean et Massey convainquent King d’inviter Grierson au Canada.

L’arrivée de John Grierson

En mai 1938, John Grierson arrive au pays avec le mandat de rédiger un rapport sur les activités cinématographiques du gouvernement canadien. Il travaille à la vitesse de l’éclair et remet son rapport un mois plus tard. Le rapport est très critique et recommande la création d’un organisme de coordination de la production cinématographique. Selon le rapport, le gouvernement canadien doit se doter d’une politique centralisée qui fasse, par ses films, la promotion du Canada à l’étranger et de l’unité nationale au pays. Le gouvernement ne semble pas pressé de bouger et Grierson retourne en Angleterre. En novembre 1938, il est de nouveau invité afin de mettre en pratique ses recommandations. Il rédige lui-même la loi créant une Commission nationale sur le cinématographe, appelé plus tard Office national du film. L’organisme aura pour mandat d’aider les Canadiens de toutes les parties du pays à comprendre les modes d’existence et les problèmes des Canadiens d’autres parties. Il devra s’occuper de la production et de la distribution des films nationaux, tout en coordonnant les activités cinématographiques de tous les ministères. Le CGMPB, lui, s’occupera de la réalisation technique des films. Le projet est débattu à la Chambre des communes, puis adopté en troisième lecture le 16 mars 1939. Il reçoit l’assentiment royal le 2 mai de la même année.

Le premier commissaire de l’ONF

Une fois la loi sanctionnée, il faut choisir un commissaire à la cinématographie. Dans son rapport, Grierson avait suggéré deux noms : Fred Badgely, déjà à la tête du CGMPB, et Walter Turnbull, secrétaire de McKenzie King. La déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, force le gouvernement à engager rapidement un commissaire. Le conseil d’administration de l’ONF retient deux noms : Badgely et le professeur E.A. Corbett. On propose le poste à Corbett, mais il refuse. On se tourne alors vers Grierson, qui accepte le poste de façon temporaire, étant toujours à l’emploi du gouvernement britannique, à l’Imperial Relations Trust plus précisément.

La fusion du CGMPB et de l’ONF

En juin 1940, alors que la guerre fait rage en Europe, Grierson propose de fusionner le CGMPB et l’ONF au nom des impératifs de la guerre. Le conseil d’administration de l’ONF ne se sent pas pressé d’agir. Grierson remet alors sa démission le 27 novembre 1940. Ce geste provoque beaucoup d’agitation au sein du gouvernement. Finalement, le 11 juin 1941, un arrêté en conseil dissout le CGMPB et rattache l’ONF au ministère des Services nationaux de guerre. Grierson démissionne de l’Imperial Relations Trust et se consacre à temps plein à l’ONF. Le CGMPB et l’ONF auront donc coexisté pendant près de deux ans. Certains films portent encore au générique la mention du CGMPB, c’est le cas du Front forestier, réalisé en 1940.

http://www.onf.ca/film/Front_forestier_/

La guerre n’aura donc pas été un facteur déterminant dans la création de l’ONF. Une production cinématographique moribonde; un organisme gouvernemental, le CGMPB, dépourvu d’une politique nationale et aux prises avec de sérieux problèmes de direction et de financement; une absence presque totale sur les écrans canadiens; et une image stéréotypée fournie par le cinéma américain, autant d’éléments qui auront été prépondérants dans la création de l’ONF. En revanche, le déclenchement de la guerre aura permis de catalyser les énergies et de favoriser la mise en place, comme le souhaitait Grierson, d’un cinéma gouvernemental centralisé faisant la promotion du Canada à l’étranger et de l’unité nationale à l’intérieur de ses frontières.