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Après-coups : Le journal de création

Après-coups : Le journal de création

Après-coups : Le journal de création

Après-coups représente deux années de ma vie. Deux années à côtoyer la violence. Deux années à me questionner sur ce que je m’acharne à raisonner, mais que je ne comprendrai jamais : la violence faite aux femmes. Ce film laisse en moi une trace indélébile ; il a transformé non seulement mes perspectives, mais également ma relation avec le monde qui m’entoure. Pendant le processus, j’ai consigné mes pensées, mes peurs et mes appréhensions dans un carnet qui témoigne de mon évolution. Le texte qui suit est une compilation de fragments de ce journal de création.

15 février 2022, 13 h 42
Recherche : conclusion de la phase d’étude

Depuis trois mois déjà, j’effectue des recherches approfondies sur le sujet, plongeant dans la lecture et le visionnement de contenus variés. Submergée d’informations, de statistiques et de chiffres, je me sens agressée et profondément outrée par la violence perpétrée. Certaines journées, l’affrontement est impossible : je suis figée, paralysée, épuisée, enragée. Je dois rester intacte pour ne pas me faire engloutir vivante. Comment vais-je m’attaquer à ce sujet ? Comment vais-je raconter ces histoires ?

10 mai 2022, 23 h 47
Recherche : première rencontre de groupe à la Maison La Traverse

À l’intérieur de la maison, j’ai eu la sensation d’être enfermée dans une bulle, comme si j’étais coupée du monde, à la fois protégée et introuvable. En fin de soirée, au moment de partir, le retour à la « vie normale » m’a paru étrange : ces femmes sont là-bas, cachées, et personne ne le sait. Elles ont dû fuir leur domicile pour se réfugier ici et vivre avec des inconnues. L’ignorance collective était brutale. La culpabilité m’a envahie, comme si j’abandonnais ces femmes derrière moi, pour retourner « à la maison ».

La Maison La Traverse (Photo : Romane Garant Chartrand)

29 septembre 2022, 23 h 12
Préproduction : rencontre avec les protagonistes du film

Ce soir, j’ai fait la rencontre des femmes qui seront les protagonistes. Sur la route du retour, j’ai un nœud au creux du ventre, un tiraillement qui m’arrache la gorge, et les larmes ne cessent de couler sur mes joues : elles seront « le film ». En arrivant à mon appartement, je découvre qu’un autre féminicide, le 11e au Québec en 2022, a été commis. Force est de constater que celles avec qui j’étais, quelques heures plus tôt, ont toutes connu la peur de mourir, mais aujourd’hui, elles étaient devant moi : vivantes. Ce choc me ravage de l’intérieur.

Photo : Cloé Lafortune

28 octobre 2022, 23 h 34
Production : première journée de tournage au son

Aujourd’hui souligne le début du tournage, uniquement au son, par souci de procéder en douceur et progressivement. Après des mois passés à les écouter, seule, submergée par leurs récits, cette fois-ci, j’étais accompagnée d’une preneuse de son, qui perchait la séance. De l’autre côté de la porte se trouvait ma productrice, dissimulée pour écouter. Je vois encore le micro pointé vers elles, circulant au-dessus de leur tête. Elles ont toutes fixé la perche en se présentant, avec timidité. J’ai savouré cette image. Le simple geste de les enregistrer m’a profondément émue. À cet instant, j’ai su qu’on embarquait toutes dans la même aventure : enfin, leurs voix seront entendues.

Photo : Cloé Lafortune

6 novembre 2022, 20 h 07
Production : veille du début du tournage à la caméra

Aujourd’hui, veille du tournage avec la caméra, un tourbillon d’émotions agite mon cœur et ma pensée. Ces derniers mois, j’ai souvent eu l’impression d’être seule face à cette problématique gigantesque et effrayante. Il m’arrive même d’avoir peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur de l’ampleur et de la gravité du sujet. La responsabilité de transposer de manière juste et honnête la force qui se dégage de ce groupe me donne envie de foncer, mais me fait parfois figer. Ces survivantes, résilientes et résistantes, me bouleversent chaque jour. Malgré la crainte, je tente de rester fidèle à mes valeurs en me disant que les meilleures idées sont celles qui nous font peur. Ainsi, je fonce, effrayée, mais forte, pour défendre la parole de ces femmes.

Photo : Cloé Lafortune

7 décembre 2022, 19 h 48
Production : veille de la dernière journée de tournage

Demain marquera la dernière journée de tournage et une grande sensation de nostalgie s’empare de moi. J’essaie de me réconforter en me persuadant que je les reverrai toutes, mais je sais très bien que ce n’est pas la réalité. Pendant des mois, j’ai collecté le récit de ces survivantes et, depuis sept semaines, elles sont enregistrées et captées au quotidien. Aujourd’hui, je repars avec toutes leurs histoires, que je m’efforcerai de décortiquer en salle de montage. Je porte avec moi la confiance qu’elles m’ont accordée, ainsi que l’héritage de leurs souvenirs, de leur souffrance, de leur détresse, pour révéler au monde la vraie nature de la violence. La laide. La brutale. Celle qui nous gruge de l’intérieur et qui nous détruit. Pour que ça cesse.

Photo : Cloé Lafortune

8 décembre 2022, 23 h 55
Production : conclusion du tournage

Au moment du dernier « coupez », Dominique, l’intervenante qui anime les rencontres de groupe, prend la parole pour nous saluer. Elle souligne l’immense travail accompli pour gagner la confiance de l’ensemble de la maison d’hébergement, tant les travailleuses que les résidentes. Elle précise le défi que représentait le fait d’intégrer un environnement inconnu et secret comme celui-ci, puis d’y introduire un micro, une caméra et une équipe de tournage. Plus tard, elle me confie les doutes et les craintes qu’elle avait eus par rapport au projet. Ma réponse est simple : « Faire entrer une caméra dans une maison d’hébergement, c’est un gros défi, mais au fond de moi, je n’ai jamais douté. Je savais que j’allais être capable, car j’y ai toujours cru. »

De gauche à droite, Laurie Pominville (productrice associée), Romane Garant Chartrand (réalisatrice), Isabelle Stachtchenko (directrice photo), Lynne Trépanier (preneuse de son), et Cloé Lafortune (assistante caméra).

Aujourd’hui, je quitte cet endroit dont je connais maintenant tous les recoins, avec l’impression d’avoir été imprégnée par ses murs, puis de les avoir imprégnés à mon tour. Vais-je revenir dans cette maison ? Quand aurai-je l’occasion de revoir ces femmes ? Comment vont-elles évoluer ? Au moment de notre départ, Mariane, une des résidentes, nous lance : « Vous allez toutes revenir nous voir, hein, même sans la caméra ? » Elles me suivront à tout jamais, mes combattantes.

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