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Une moto m’a sauvé la vie : ce que j’ai appris sur le deuil en roulant vers les Rocheuses

Une moto m’a sauvé la vie : ce que j’ai appris sur le deuil en roulant vers les Rocheuses

Une moto m’a sauvé la vie : ce que j’ai appris sur le deuil en roulant vers les Rocheuses

« C’est peut-être différent pour les autres, mais c’est la douleur qui m’a aidée à faire preuve d’attention. Dans les moments douloureux, lorsque l’avenir s’avère trop terrifiant pour être envisagé et le passé, trop pénible pour qu’on se le remémore, j’ai appris à prêter attention à l’instant présent. Le moment précis où je me trouve s’est toujours révélé le seul endroit sûr pour moi. » – Julia Cameron, Libérez votre créativité [traduction libre]

Ce titre (Une moto m’a sauvé la vie) ressemble à un oxymore, n’est-ce pas? Pourtant, alors que j’étais en train de sombrer dans les profondeurs abyssales du chagrin, j’ai découvert que la moto était l’endroit le plus sûr pour moi.

lori lozinski est une cinéaste primée vivant à Vancouver, en Colombie-Britannique. Elle est reconnue pour ses productions à caractère social créées par des femmes. Son film Une moto m’a sauvé la vie est maintenant accessible sur onf.ca.

Colombie-Britannique : de Vancouver à Valemount – Jour 1

Nous avons commencé tôt le 11 août 2021. Chris Vautour est restée chez moi. En temps normal, elle habite Victoria, en Colombie-Britannique. Pendant que je plie bagage et prépare ma moto, elle va chercher la camionnette de production. Chris est l’une de mes amies les plus proches et une personne en qui j’ai toute confiance.

C’est une confidente, un guide spirituel. Chris se devait de participer à ce film, non seulement en raison de son énergie, de son attitude, mais aussi parce qu’elle peut littéralement tout faire. C’est une polymathe douée qui a vécu un million de vies. Un atout inestimable pour toute expérience, surtout pour une petite équipe de documentaristes. À la fin du tournage, elle a dressé une liste de 23 points à son actif, à mettre au générique!

Chris Vautour et lori lozinski

Après avoir récupéré la camionnette, Chris a rencontré notre directrice de la photographie, Diana Parry, et s’est chargée de tout le matériel de prise de vue, d’éclairage et de plateau. C’était la première fois que je travaillais avec Diana Parry. J’avais adoré notre relation pendant la préparation et notre séance d’essai. Diana Parry a les pieds sur terre. Elle est ambitieuse, confiante, talentueuse. Je suis impatiente de découvrir ce qui nous attend au cours des prochains jours.

Je me dirige alors vers la maison de notre productrice, Teri Snelgrove. C’est là que nous nous retrouvons pour charger nos bagages et commencer notre route ensemble. Teri et moi sommes en contact depuis quelques années pour ce projet. Teri est réfléchie, sensible, sage. Elle a su que ce film parlait de ma mère bien avant que je n’aie pu l’exprimer à voix haute. Nous sommes passées par une phase de recherche et une phase de développement au cours desquelles elle a rencontré ma famille lors d’un voyage à la maison pour enregistrer des entretiens audio avec ma sœur, Stacey Lozinski, mes tantes, Deb Lozinski et Sherill Verboom, et ma cousine, Wendy Verboom (que l’on voit toutes dans le film). Elle était impatiente de retrouver tout le monde, et ma famille, de la revoir.

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lori lozinski

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Diana Parry et Chris Vautour

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Teri Snelgrove, Diana Perry et lori lozinski

Alors que nous prenons la route en direction de notre prochain lieu de rendez-vous pour faire le plein et monter la caméra, les pensées à propos de ce voyage m’assaillent.

/De Vancouver à Lac La BicheJ’ai passé d’innombrables heures, seule avec mon chagrin : dans mon appartement, lors de promenades en forêt, sur la plage, et pendant un temps infini sur la selle de ma moto. Et maintenant, c’est bizarre et merveilleux, je peux partager ce chagrin avec cette petite équipe d’êtres humains extraordinaires, mes collaboratrices, mes amies. Mon cœur déborde, ma gorge se serre. Je monte le volume des haut-parleurs dans mon casque Bluetooth qui joue une liste d’écoute de mon cru que j’ai intitulé Bad Bitches.

Nous nous arrêtons dans une station-service à Agassiz, en Colombie-Britannique et installons la caméra sur le capot de la camionnette de production pour enregistrer des séquences qui simulent le point de vue de ma moto. La caméra est fixée à la même hauteur que Midnight Margaret, ma moto, nommée en l’honneur de ma mère décédée. Nous prenons la route et le tournage commence.

C’est le panneau de la ville de Hope qui importe pour moi au début du film. Apprendre à vivre avec le chagrin est porteur d’espoir. C’est vital, pour moi, de montrer que cette histoire, même si elle est douloureuse, comporte une bonne dose d’optimisme.

Je suis un peu déçue de devoir emprunter la route 5 de Coquihalla : ce n’est pas mon itinéraire favori, mais les feux de forêt font rage et la route 1, qui passe par le pittoresque pont de Spences est fermée. Les terres en feu… un profond chagrin nous déchire. Je porte un masque N95 sous mon casque : la fumée est épaisse, on voit de petits incendies tout le long de la route. Je suis très exposée sur cette moto. Je ne m’éloigne pas de la camionnette de production.

C’est ce qui est curieux avec le chagrin : il nous tourmente moins quand on le partage avec les autres. La réalisation de ce film crée autour de nous un voile de sécurité émotionnelle : nous pouvons nous révéler vulnérables ensemble. Et, étonnamment, cette vulnérabilité s’étend à la vie qui nous entoure en chemin.

Nous nous arrêtons tout au long de la route 5 où nous avons commencé notre périple, la route 5 qui traverse Kamloops, Clearwater et Blue River. Nous discutons des images que nous voulons filmer. Nous analysons les prises de vue et ce dont nous avons besoin. Nous profitons des pauses pipi au bord de la rivière pour nous dégourdir les jambes. Les suivre m’impatiente, alors je les dépasse à quelques reprises et mets les gaz pour faire un peu de vitesse, m’échapper, tout oublier. Nous arrivons finalement à Valemount, en Colombie-Britannique, pour la nuit.

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De Valemount à Hylo et à Lac La Biche, en Alberta – Jour 2

Le matin, nous mettons toutes la main à la pâte pour emballer le matériel et aider Diana à monter la caméra sur le capot de la camionnette de production. Diana est silencieuse. Je me dis que tout le monde n’est pas du matin. Notre activité suscite la curiosité de plusieurs voyageurs. Un homme vient me parler alors que je finis de charger ma moto.

Quelques secondes plus tard, je l’invite à s’asseoir sur ma moto. Il me parle alors de la colère qu’il ressent encore parce que sa femme n’a pas voulu qu’il achète cette voiture de collection. Il me raconte le bonheur que cette voiture aurait pu lui procurer. Il pleure la joie qu’il n’a pu éprouver et, en filigrane, la fin de son mariage qui s’est effondré peu de temps après.

Nous avons partagé ce moment. J’espère maintenant qu’il conduit cette voiture.

Nous nous arrêtons dans une station-service. Un autre homme se demande ce que peut bien faire ce groupe de femmes avec une caméra montée sur une camionnette qui suit une moto. Je lui raconte l’histoire du film. Il me révèle alors qu’il rentre chez lui pour enterrer les cendres de son père mort pendant la Covid : sa famille n’a pas pu se réunir avant. Je lui assure que je suis désolée et le remercie de m’avoir confié son récit. Nous nous souhaitons bon voyage.

Diana nous apprend alors que sa grand-mère est décédée dans la nuit. Nous nous arrêtons toutes.

Le chagrin sait nous trouver. Quand nous sommes ouvertes, que notre cœur se brise, c’est une expérience vraiment enrichissante de nous retrouver les unes avec les autres. J’en ai eu très peur pendant la plus grande partie de ma vie; ce n’est plus le cas. Maintenant, je peux réconforter quelqu’un qui éprouve ce chagrin. Je sais que cette personne ressent aussi le mien. Nos énergies nous apaisent mutuellement.

Une heure de route suffit pour arriver au parc provincial du Mont-Robson. Nous devons nous arrêter pour prendre Diana dans nos bras et créer un espace pour sa grand-mère. Nous nous rassemblons dans le stationnement, au cœur de ces montagnes majestueuses, nous nous tenons par la main et nous révélons le contenu de notre âme. Puis nous dansons. Je suis reconnaissante à Diana de passer cette période difficile avec nous.

Conduire une moto n’est pas une mince affaire. La géographie apparaît diffuse, comme mes pensées. Je ressens le moteur dans mon cœur, la route dans la plante de mes pieds. L’éclat de la nature nous enveloppe pendant une halte à Jasper, en Alberta. Je me suis récemment plongée dans l’herboristerie et l’esprit des plantes. Alors que je me repose, je croise l’une de mes alliées, l’achillée millefeuille (Achillea millefolium). Je parle de ses propriétés médicinales et spirituelles à l’équipe et je la glisse dans un bandana rouge à pois blancs sur mon guidon.

Le bandana symbolise aussi mon admiration pour une femme brillante et inspirante qui nous a quittées trop tôt, Jessi Combs. Une légende du sport automobile que j’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises au cours de ma carrière, lors des camps Babes Ride Out, en Californie. Elle est morte en battant le record de vitesse terrestre : son véhicule l’a lâchée à 885 kilomètres à l’heure. Elle était « la femme la plus rapide sur quatre roues ». Je l’ai à peine connue, mais sa lumière me manque.

Nombreux sont les arrêts à mesure que je me rapproche des terres où j’ai grandi. Nous devons constamment nettoyer l’écran de protection de la caméra de tous les insectes qui s’y écrasent. Je pense rarement à ces petites vies. Je le fais maintenant quand je vois combien n’ont pas survécu à notre camionnette, à notre caméra, à mon pare-brise.

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Mais je suis également irritée. J’ai passé deux longues journées sur la route et je suis presque à la maison.

J’ai le souffle court, les yeux brouillés par les larmes quelques secondes seulement après avoir tourné sur un chemin de gravier qui mène à ma terre natale. Je mets le cap vers un champ et roule lentement parmi la plus belle luzerne verte et les balles de foin dorées.

Je m’arrête au bord du lac et descends de moto. Le moteur de la camionnette s’éteint derrière moi. Nous partageons toutes un moment de silence. Nous sommes arrivées. Je suis chez moi. J’ai appris que le chagrin est indissociable de l’appartenance.

Pas d’arrivée, pas de départ, pas d’après, pas d’avant.
Je te serre contre moi, je te laisse libre.
Parce que je suis en toi et que tu es en moi.

—Thich Nhat Hanh [traduction libre]

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