L’histoire interdite : sauver le patrimoine cinématographique de l’Afghanistan

L’histoire interdite : sauver le patrimoine cinématographique de l’Afghanistan

L’histoire interdite : sauver le patrimoine cinématographique de l’Afghanistan

Il existe bien des façons de conserver un film. On peut par exemple archiver les négatifs dans une salle à température contrôlée, ou créer des copies numériques et en faire une large diffusion. Mais lorsqu’il est question de l’avenir d’un film, l’essentiel est peut-être moins tangible : il tient aux versions qui marqueront l’esprit des spectateurs.

Les œuvres du documentariste primé Ariel Nasr lui ont valu une mise en nomination aux Oscars, un prix Écrans canadiens et au moins une dizaine d’autres prix que lui ont décernés des festivals de partout au monde. Son film L’histoire interdite fait partie de la programmation en ligne du DOXA Documentary Film Festival 2020.

Et tant qu’il y aura un public qui aimera les films, il y aura une raison de les préserver. Chacun de nous tient particulièrement à certaines œuvres et espère les voir survivre. Personnellement, celles dont la pérennité me tient le plus à cœur sont les classiques du cinéma afghan.

J’ai grandi dans l’est du Canada, et les histoires que mon père me racontait sur son pays d’origine me passionnaient. De ses mots, il faisait apparaître l’Afghanistan : gigantesques montagnes violettes et noires, marchés animés, repas communautaires dans la grande salle de la maison de mon grand-père. Adolescent, j’ai parcouru les librairies et les forums Internet à la recherche d’images qui auraient pu correspondre à ses récits. Car mon père n’avait pas de photographies de son passé : il les avait laissées à Kaboul, où elles avaient été consumées par le feu qui avait ravagé le pays, faisant des millions de morts et d’exilés. Ces réfugiés ont d’ailleurs créé la diaspora dont je suis issu.

Forbidden Reel, Ariel Nasr, offert par l'Office national du film du Canada

En 2005, je me rends pour la première fois en Afghanistan. Toujours résolu à illustrer les récits de mon père, je me mets à tourner des films documentaires avec la caméra que j’ai pris soin d’emporter. J’ai bien sûr personnellement besoin d’observer ce pays, mais ce qui me pousse aussi à agir, c’est ce sentiment de responsabilité lié à la culpabilité du survivant. Beaucoup de mes proches ont souffert durant des guerres que j’ai évitées du fait d’être né au Canada et je me sens l’obligation de mieux comprendre le pays de mon père.

Celui-ci n’aurait toutefois pas reconnu l’Afghanistan qui m’accueille dans sa capitale ravagée par la guerre. Après trente ans de conflit, le pays a irrévocablement changé. J’y reste afin de documenter l’histoire à mesure qu’elle se déroule, et de créer des films qui mobiliseront et informeront les auditoires du monde entier. Puis, en 2009, je tombe sur des archives qui vont enfin répondre à mon besoin d’établir un lien visuel avec le passé. Tout comme l’ONF au Canada (ou BBC film au Royaume-Uni), Afghan Film est le producteur public de l’Afghanistan. Depuis 1968, l’organisme a produit des dizaines de longs métrages et des milliers de films d’actualités.

J’effectue une première visite au modeste bâtiment de deux étages englouti par la zone verte de Kaboul afin de rencontrer Latif Ahmadi, ingénieur de métier et formidable président de l’établissement. Dans son bureau dépourvu de fenêtre, j’apprends l’histoire du cinéma afghan. À la fin de notre conversation, il me tend un DVD contenant un long métrage en noir et blanc datant de 1982 et dont il a signé la réalisation : Akhtar le Joker. Sans trop savoir à quoi m’attendre, je ne le visionne que plusieurs jours plus tard. Lorsque je me décide à le faire, je suis estomaqué par son originalité, sa direction photo puissante et sa critique féroce de la classe supérieure de l’Afghanistan. J’ai soudain hâte de découvrir les autres points de vue que contiennent les archives.

L’histoire interdite

Latif me présente les archivistes d’Afghan Film. Ces hommes vieillissants dont les souvenirs constituent le seul catalogue de l’institution à avoir survécu sont les uniques gardiens de ce sanctuaire de la culture et de l’histoire. Leur tâche consiste à protéger ce qu’il subsiste d’une puissante machine productrice de réalités alternatives : un millier de points de vue sur l’Afghanistan immortalisés sur la pellicule. Je suis étonné de découvrir que les cinéastes afghans ont continué de filmer le conflit historique qui se déroulait autour d’eux, même durant la guerre civile à Kaboul, alors qu’aucun gouvernement n’était en mesure de fonctionner.

Ariel Nasr (Photo : Kiana Hayeri)

Seule la période des talibans a provoqué la discontinuité de cette formidable histoire visuelle. Aucun tournage de film ou de bande d’actualités n’a eu lieu à la fin des années 1990. Voilà la forme qu’a revêtue l’extrémisme en Afghanistan : ni visages ni voix ; juste le claquement de l’extrémité intacte d’une bobine de film passant dans un projecteur.

J’ai réalisé « The Forbidden Reel » parce que je crois que la conservation des films repose d’abord sur les spectateurs, sur quiconque a vu un film afghan — ou sa bande-annonce — et tient à le garder vivant pour la prochaine génération. J’espère qu’après avoir visionné « The Forbidden Reel », vous deviendrez vous aussi partie intégrante de ces archives de l’esprit : plus nous serons nombreux à nous préoccuper du sort des films afghans, meilleure sera leur possibilité de survie. Car pour les descendants d’un pays dont la culture se trouve constamment menacée de disparition, la documentation artistique et historique qui constitue le patrimoine unique d’Afghan Film pourrait bien représenter aussi le trésor le plus précieux qui soit.

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