Le mystère de la foi : conversation avec les cinéastes d’animation Andreas Hykade et Jean-François Lévesque

Le mystère de la foi : conversation avec les cinéastes d’animation Andreas Hykade et Jean-François Lévesque

Le mystère de la foi : conversation avec les cinéastes d’animation Andreas Hykade et Jean-François Lévesque

Face à une crise de la foi, les gens ne réagissent pas tous de la même façon. Deux cinéastes de deux générations différentes ont récemment réalisé des courts métrages d’animation se frottant à ce sujet. Andreas Hykade, cinéaste allemand reconnu à l’international, réalisateur du film Altötting – qui explore les phases de l’expérience religieuse et de la croissance personnelle d’un homme tombé amoureux de la Vierge Marie lorsqu’il était enfant – et Jean-François Lévesque, cinéaste québécois primé, réalisateur de Moi, Barnabé – qui pose un regard lumineux sur la crise existentielle d’un prêtre désespéré, forcé à reconsidérer sa vie après avoir reçu la visite d’un étrange volatile – se sont rencontrés pour discuter de leurs expériences, de leurs processus créatifs et de l’empreinte de la foi.

Altötting, d’Andreas Hykade, et Moi, Barnabé, de Jean-François Lévesque, font tous les deux partie des courts métrages en sélection officielle en compétition du Festival international du film d’animation d’Annecy 2020, qui se déroulera en ligne du 15 au 30 juin.

La musique mène à tout – de l’église à l’animation

Andreas Hykade :

Est-ce que vous étiez engagé auprès de l’église? Étiez-vous enfant de chœur?

Jean-François Lévesque :

Je viens d’un petit village près de Rimouski, au Québec, où les religieuses étaient très présentes. Pour mes parents, il était très important d’aider l’église. Parfois, j’ai l’impression que j’ai vécu la même chose que mes parents. Lorsque je discute avec des gens qui viennent de la ville, leur expérience est drôlement différente. Mais comme je viens d’un petit village, le passé n’est pas bien loin du présent.

C’est une religieuse qui m’a enseigné la musique et le piano, mais cela n’a pas très bien fonctionné parce qu’elle voulait que je suive rigoureusement la partition alors que moi, je voulais jouer du jazz et improviser. Je faisais semblant de lire la partition pour lui faire plaisir, mais en fait j’apprenais la pièce par cœur et je ne regardais plus jamais la feuille ensuite.

Visionnez la bande-annonce de Moi, Barnabé :

Moi, Barnabé, Jean-François Lévesque, offert par l'Office national du film du Canada

Andreas Hykade :

Votre sens musical vous aide-t-il dans l’animation?

Jean-François Lévesque :

Oui : j’ai un bon sens du rythme, et c’est probablement le lien qu’on peut faire avec l’animation.

Andreas Hykade :

Lorsque vous faites une animation, qu’est-ce qui détermine la durée d’une image à l’écran?

Jean-François Lévesque :

J’écoute mon instinct. Le travail suit probablement un certain rythme.

Andreas Hykade :

Oui. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. J’ai un très mauvais sens du rythme, il faut donc que je m’accroche à quelque chose. Je m’assure que le rythme est déjà dans l’animatique; tout est question de rythme. Par exemple, dans Altötting, nous avons basé la partie de l’Ave Maria sur le rythme.

Nuances de la foi

Jean-François Lévesque :

J’ai fait des recherches, car votre film m’a beaucoup ému – j’ai les larmes aux yeux dès que j’entends les deux premières notes de l’Ave Maria – et j’ai été estomaqué lorsque j’ai découvert que la madone d’Altötting est une Vierge noire. Lorsqu’on voit une Vierge noire en hermétisme ou en alchimie, cela signifie quelque chose.

Andreas Hykade :

Tout à fait.

Jean-François Lévesque :

Vous avez représenté votre Vierge Marie en jaune, une couleur que vous avez utilisée très souvent dans vos autres films. Mais dans ce film-ci, la Vierge est plutôt d’un jaune doré. J’y ai clairement vu un lien avec l’alchimie.

Andreas Hykade :

Ce n’est pas la raison pour laquelle je l’ai fait, mais lorsqu’on voit briller une lumière dorée, il y a un lien. L’alchimie, c’est la transformation du métal en or, n’est-ce pas? Je crois que dans un sens, c’est ce qui se produit avec la religion.

Dans un de ses romans, Le berceau du chat, Kurt Vonnegut décrit certaines religions fascistes. Dans les Livres de Bokonon, écrits sous la forme de petits calypsos, le fondateur du bokonisme parle de l’origine de sa religion. Il dit : « Je voulais que tout semble avoir un sens, afin que partout on danse à la ronde. J’ai créé d’harmonieux mensonges qui n’avaient jamais été dits, j’ai changé ce pauvre monde, j’en ai fait un paradis. » D’une certaine façon, ce passage décrit le processus de l’alchimie : transformer une terre aride en une terre luxuriante simplement en réunissant les bonnes informations, même s’il faut les créer de toutes pièces.

J’ai été élevé dans la religion, et je me souviens encore de la sécurité, de la beauté, du réconfort et de la chaleur de cette croyance. Mais le prix à payer était la logique, et la rationalité. Je dirais donc que c’était certainement une utilisation consciente du jaune.

Visionnez la bande-annonce d’Altötting :

Altötting, Andreas Hykade, Andreas Hykade et Regina Pessoa, offert par l'Office national du film du Canada

La créativité comme un baume en période difficile

Jean-François Lévesque :

Je me souviens de votre film Nuggets, que j’ai beaucoup aimé.

Andreas Hykade :

J’étais à l’hôpital quand je l’ai fait. J’avais environ 12 petites histoires avec ces oiseaux, et j’ai pensé faire quelque chose en m’inspirant du livre de James Joyce, Le Gens de Dublin, dans lequel d’une histoire à l’autre, il décrit un personnage différent et un peu plus âgé que celui de l’histoire précédente. La dernière histoire s’intitule Les Morts.

J’ai subi une chirurgie. J’ai attendu 10 jours avant de savoir si j’allais vivre ou mourir. On m’a apporté une table lumineuse et j’ai fait un seul chapitre, le film Nuggets. Tout était dans ma tête et pendant ces 10 jours à l’hôpital, j’ai essentiellement fait toute l’animation. Ça m’a fait le plus grand bien. Je ne pensais pas à la mort; j’étais simplement assis, là, et je dessinais jusqu’à l’épuisement. Ce film m’a aidé.

Un monde au-delà de la pensée consciente

Andreas Hykade :

Quand Barnabé découvre ce que j’appellerai l’autre monde, le coq perd sa dernière plume; Barnabé prend la plume et la met dans sa poche droite. Lorsqu’il revient dans le monde réel, il sort la plume de sa poche gauche. Pourquoi imaginez-vous cet autre monde en miroir?

Jean-François Lévesque :

Je crois que les images en miroir viennent de mon subconscient; elles sont juste arrivées pendant que je dessinais. Mais maintenant que vous en parlez, je constate que ça en dit long.

Je m’étais complètement déconnecté du religieux et des aspects spirituels de la vie. Je suis revenu à la spiritualité en étudiant et en écoutant les histoires de personnes qui ont eu une expérience de mort imminente, et je me projetais dans ces histoires. C’était un premier pas vers quelque chose que je fréquente encore aujourd’hui. Je suis allé de découverte en découverte. Ma vision de la vie s’est élargie, et elle continue de s’élargir.

Avec Barnabé, j’ai essayé de montrer une expérience de mort imminente, mais pas de la façon habituelle. J’ai essayé de rester vague tout en montrant clairement que ce qu’il vit appartient probablement à un monde éthéré ou à une sorte de réalité intangible, fermée à notre réalité physique. Ensuite, il entre dans un état de conscience encore plus profond, et il a cette expérience cosmique.

Entre la vie et la mort

Andreas Hykade :

À un certain moment, Barnabé, qui est le coq, tue le coq à la hache. Pour moi, cela renvoie à l’Ancien Testament – Abraham mène Isaac à la montagne, où il doit le sacrifier. Travaillez-vous consciemment avec ces références à l’Ancien Testament dans votre film?

Jean-François Lévesque :

C’est plutôt l’idée de ce qui est bien et de ce qui est mal? Il tente symboliquement de se tuer, mais qui essaie-t-il de tuer? Est-il seulement lui-même, ou autre chose? Toutes ces questions sont là. Il tente de se tuer, lui, la personne qu’il ne peut plus supporter.

Andreas Hykade :

L’homme lié à l’église?

Jean-François Lévesque :

Non; je dirais plutôt son monstre intérieur.

Andreas Hykade :

Donc, il doit être associé au coq sur le toit de l’église d’une façon ou d’une autre.

Jean-François Lévesque :

Oui; il essaie de tuer son identité. Dans la vie, on se définit principalement par ce que l’on fait.

Andreas Hykade :

Donc il cherche essentiellement à tuer le prêtre en lui?

Jean-François Lévesque :

Le prêtre, ses croyances, tout ce qu’il n’est pas. Parce que nous ne sommes pas notre travail, nous ne sommes pas notre tristesse. C’est la grande question « qui suis-je? ». Suis-je une somme d’expériences, ou plus que cela? C’est ce que les gens se demandent lorsqu’ils commencent à méditer. C’est pourquoi je me suis rebellé contre la religion catholique, parce qu’elle ne fournit aucune explication.

Andreas Hykade :

Elle va s’écrouler si elle commence à fournir des explications, il vaut mieux qu’elle évite de le faire.

Jean-François Lévesque :

C’est comme ça parce que c’est comme ça. À la fin, le prêtre enlève son col et laisse son personnage religieux derrière lui. C’est comme dans la philosophie hindoue : les hindous voient la vie comme si nous faisions tous partie d’une grande pièce de théâtre, en portant des masques. Mais si vous retirez votre masque, je peux voir qui vous êtes. Vous n’êtes pas ce masque.

Cultiver sa spiritualité malgré son éducation religieuse

Jean-François Lévesque :

Votre film est-il autobiographique?

Andreas Hykade :

À un certain niveau, oui. Je n’ai pas été élevé dans une famille très catholique. Ma mère était catholique, mais elle venait de Yougoslavie. Elle voulait s’intégrer à la société allemande et je pense que c’est pour cela qu’elle allait à l’église. Mon père n’avait rien à faire de l’église. Il allait au pub, pas à la messe. Moi, j’aimais l’église; c’est là qu’il se passait des choses, donc cela a éveillé mon intérêt.

Là où j’ai grandi, on ne louait pas un vieil homme à la barbe blanche, mais plutôt une belle femme. L’imagination suivait donc des voies différentes. Ma réflexion n’est pas la même si je pense à une déesse splendide ou si je pense à un vieil homme qui tient un bâton. C’est dans le film. C’était un territoire profondément chauviniste, et ce l’est encore. Leur façon de glorifier le sexe féminin fait partie d’une stratégie visant à empêcher les femmes de progresser dans le monde réel. C’est donc dans le film.

Jean-François Lévesque :

Avez-vous vraiment eu une queue de raton laveur sur votre vélo, comme le garçon dans le film?

Andreas Hykade :

Oui, mais ce n’est pas un raton laveur, c’est un renard. On appelait ces bicyclettes des Bonanzarad, ce qui veut dire « bicyclette de Bonanza ». Bonanza comme dans la série western Bonanza. On en a vu beaucoup pendant deux ou trois ans au milieu des années 1970. C’était comme ça. Et elles étaient authentiques seulement avec une petite queue de renard.

Jean-François Lévesque :

Ce que j’ai trouvé intéressant dans votre personnage, c’est qu’il va à l’église de son plein gré. Il n’a pas été endoctriné par sa famille. Dans mon cas, ce fut l’inverse. J’ai pratiquement été endoctriné. Nous sommes en quelque sorte parvenus à la même conclusion en essayant d’en savoir plus sur cette religion.

Andreas Hykade :

Je pense que nous arrivons à cette même conclusion en ce qui a trait à l’église, mais que nous avons des conclusions différentes dans nos films par rapport à la foi. Vous avez fait un film au sujet d’une personne qui trouve la foi, moi j’ai fait un film sur quelqu’un qui perd la foi.

Barnabé me rappelle la chanson de Bob Dylan, Every Grain of Sand. Il voit une goutte d’eau et il voit Dieu dans cette goutte d’eau. Il est submergé, et il trouve la confiance qu’il n’avait pas pu trouver dans la petite église. Cela lui est maintenant accordé pendant qu’il regarde la beauté de l’univers et qu’il trouve l’univers dans une goutte d’eau.

Jean-François Lévesque :

Oui, vous avez parfaitement raison. C’est basé sur ce que j’ai vécu : j’ai réalisé que la spiritualité n’appartenait pas à la religion. Au Québec, il n’y a pas si longtemps, nous nous sommes débarrassés de la religion. C’est comme si nous avions jeté le bébé avec l’eau du bain. J’ai jeté le bébé, mais le bébé n’est pas Dieu. Ce que j’ai trouvé, c’est davantage un sens du divin que Dieu.

Andreas Hykade :

Mais après l’épisode de la goutte, qu’on l’appelle Dieu ou autre chose, pensez-vous que Barnabé sera toujours alcoolique?

Jean-François Lévesque :

L’alcool est comme une arme qu’il utilisait pour faire taire son dialogue intérieur, ses doutes, son ego. Maintenant, au moins il a le choix. Il n’est plus esclave de lui-même. Je ne crois pas que je voulais que mon film porte sur l’alcoolisme, mais finalement c’est le cas.

Andreas Hykade :

Il porte sur beaucoup de choses. Il y a les fenêtres avec Marie et Joseph. Il y a le coq et ses différentes incarnations. Il y a la girouette en métal, puis lui-même qui est le coq réel. Puis le coq redevient l’homme. Puis vous avez son alter ego, presque comme le Saint-Esprit qui s’envole et qui ne laisse qu’une plume derrière lui. Où va le coq?

Jean-François Lévesque :

Je crois qu’il voyage entre les dimensions.

Andreas Hykade :

C’est pourquoi il peut être un bout de métal. Son esprit peut se manifester différemment dans différents mondes.

Jean-François Lévesque :

Nous l’avons vu dans le monde réel, et quand il est doré, c’est le monde éthéré, pas la réalité tangible. Il est ici et là en même temps.

Andreas Hykade :

Nos deux films sont peut-être opposés en ce qui a trait à la foi, mais pour le générique, nous avons tous les deux fait les mêmes choix artistiques. Le générique est centré sur un fond noir – ce qui est une référence à l’Église catholique. Il est bien au centre, comme Jésus. Et il est blanc et jaune pour les intitulés, et blanc pour les noms des personnes, et j’ai fait la même chose. Nous voyons le générique de la même façon. Pourquoi procédez-vous comme cela?

Jean-François Lévesque :

Lorsqu’on a subi un lavage de cerveau, il y a des choses qui restent marquées. Cela vient probablement de la religion.

Andreas Hykade :

Vous êtes hanté par le souvenir de la beauté. C’est très bien.


Découvrez les dessous de la production de Moi, Barnabé :

 

 

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