#MonONF : L’affaire Bronswik

#MonONF : L’affaire Bronswik

#MonONF : L’affaire Bronswik

C’était dans les années 1980. Un dimanche soir. À Radio-Québec. C’était avant Internet. C’était au temps de la télévision. C’était l’époque où, le lundi matin, à l’école, nous parlions pendant des heures de ce qu’on y avait vu la veille. Et, cette veille-là, nous avions tous vu la même chose : L’affaire Bronswik.

#monONF | Cet été, nous vous avons lancé un appel de textes. Vous avez été nombreux à nous témoigner votre attachement aux œuvres de l’ONF. Vous pouvez accéder à tous les textes ici.

La cervelle encore transie, les yeux encore exorbités, encore bouche bée, nous n’en revenions pas. Des salauds de la pire espèce, des mécréants, des impies, des gens sans scrupules ne pensant qu’à leur propre profit, avaient, à peine deux décennies plus tôt, installé une puce dans des téléviseurs de marque Bronswik, laquelle faisait en sorte que ceux qui en subissaient les publicités achetaient compulsivement ce dont ils n’avaient aucunement besoin.

Même nos parents, à qui nous évoquions cette escroquerie, et qui achetaient pourtant toujours compulsivement ce dont ils n’avaient aucunement besoin, se souvenaient vaguement de cette marque. Or, il n’a jamais existé de télé « Bronswik » (ni « Brunswick » ni « Bronnezouique »).

Ce n’était pas une arnaque, c’était un canular! Et le brio de son tandem de réalisateurs fut, en trompetant qu’on devait stopper cette manipulation, de continuer sournoisement de nous manipuler. Nous étions devant une manipulation à la puissance deux.

L'affaire Bronswik, Robert Awad et André Leduc, offert par l'Office national du film du Canada

Malgré ses aberrantes reconstitutions, ses absurdes animations et ses improbables scènes en stop motion, mais peut-être en raison de son indéniable propos social, de la voix grave de son narrateur et de la touchante candeur de ses intervenants – autant de caractéristiques qui en faisaient une des plus oneffiennes productions de l’ONF –, nous avions pris ce court métrage pour un documentaire plutôt qu’un « mocumentaire » (lequel poussait même l’affront, pour nous faire gober ses bobards, jusqu’à mettre en abyme d’autres faux documentaires).

Cependant, l’œuvre était parsemée, pour qui savait y voir, d’indices nous indiquant que nous nous faisions avoir : le scientifique (que l’on tient pour tel à cause de son sarrau, de ses lunettes, de son crayon, et des livres et du crâne reposant dans sa bibliothèque) chargé de s’occuper de ces consommateurs et consommatrices compulsifs se nomme « trologue » (parce qu’il s’intéresse à ces gens qui achètent trop); son équipe, mandatée pour faire la lumière sur le phénomène, travaille au Centre national d’expertise trologicale, le CNET (« c’est net! »); leur enquête les mène au treizième étage de l’Iconaki (« icône à qui? »), un édifice qui n’en compte toutefois que dix (d’ailleurs, la superstition ne nous ferait-elle pas passer directement du douzième au quatorzième étage?) et dans lequel siège la ICU (« I see you ») Promotions; enfin, le message adressé à la population provient du très ministériel « Bureau des affaires douteuses » et le scandale est révélé un 1er avril (jour du poisson du même nom).

Bref, tout nous disait qu’il ne fallait pas croire ceux qui, en nous mentant du début à la fin, révélaient néanmoins une déconcertante – et toujours actuelle – vérité.

Jean-Marc Limoges

Jean-Marc Limoges possède une maîtrise en Littérature française (Université de Montréal) et un doctorat en Littérature et arts de la scène et de l’écran (Université Laval). Il s’intéresse à la réflexivité, à la mise en abyme, à la métalepse ainsi qu’aux questions de narration, de focalisation et d’ocularisation au cinéma. Il enseigne la littérature, le cinéma et la sémiologie. En plus d’offrir des présentations au Cinéma du Parc et à la Cinémathèque québécoise, il est rédacteur pour Panorama-Cinéma et Liberté.

Ajouter un commentaire
  1. Suis très honoré que ce film vous ait autant marqué.
    Au départ André et moi n’avions nullement l’intention de réaliser un canular. Nous voulions plutôt faire un film qui dénonce la télévision comme outil de surconsommation. Lorsqu’il était projeté sur grand écran, notre film était perçu comme une parodie de documentaire. Ce n’est qu’à sa diffusion à Radio-Canada dans le cadre de l’émission Les Beaux Dimanches (et non à Télé-Québec selon votre souvenir) et à la façon dont il a été présenté par Henri Bergeron que beaucoup de téléspectateurs ont cru qu’il s’agissait d’un véritable documentaire plutôt que d’un « documenteur ». Finalement, la télévision que nous dénoncions comme véhicule pour vendre n’importe quoi à des auditeurs crédules est parvenue à leur faire croire à cette histoire rocambolesque. Comme quoi, il faut douter de tout ce qu’on nous annonce sur le petit écran.

    Si le très suave Donald avait vu ce film, il aurait certainement twité « fake news »… et pour une rare occasion, il ne se serait pas Trumpé !

    Robert Awad

    — bronswik,

Commenter