Retour sur la Course destination monde avec Hugo Latulippe

Retour sur la Course destination monde avec Hugo Latulippe

Retour sur la Course destination monde avec Hugo Latulippe

Elle a inspiré toute une génération, moi la première. Elle a porté plusieurs noms : Course destination monde, Course des Amériques, Course Amérique-Afrique, Course Europe-Asie, etc. Elle a quelques ancêtres : Caméra-stop (dans les années 1960), Course autour du monde (1976 à 1984) et Le grand raid (1984). Elle nous a fait découvrir certains des plus grands cinéastes de notre temps : Denis Villeneuve, Karina Goma, Manuel Foglia, Philippe Falardeau, Catherine Fol, Bruno Boulianne, Hugo Latulippe… pour ne nommer que ceux-là. La Course est de retour et sera diffusée sur les ondes du canal Évasion. Elle s’appellera pour l’occasion La course Évasion autour du monde.

La Course et l’ONF

Nous comptons dans la collection de films de l’ONF plusieurs documentaires réalisés par d’anciens participants de la Course. Au cours des prochains mois, je tenterai de rejoindre ces cinéastes afin de discuter avec eux de leur parcours professionnel « postcourse » et des souvenirs qu’ils conservent de cette grande aventure.

Je commence cette série d’entrevues avec Hugo Latulippe, réalisateur de plusieurs documentaires, dont Bacon, le film (2001), Ce qu’il reste de nous (2004) et les Manifestes en série (2008). J’ai eu la chance de le rencontrer la semaine dernière lors de son passage éclair à Montréal (il habite présentement en Suisse) pour le tournage d’un prochain film.

Catherine Perreault : D’abord, pourrais-tu nous parler de la Course à laquelle tu as participé?
Hugo Latulippe : J’ai fait la Course destination monde de 1994-1995. Elle durait six mois et demi et nous donnait la chance de faire le tour du monde. Pour ma part, j’ai visité 26 pays en tout. J’ai passé beaucoup de temps en Asie centrale, puisque c’est un coin du monde qui m’intéresse beaucoup. J’y suis retourné à quelques reprises par la suite et j’y ai tourné le film Ce qu’il reste de nous sur le peuple tibétain et le Dalaï Lama. Sinon, j’ai visité plusieurs pays du Moyen-Orient. Je suis allé dans des endroits où il n’est plus possible de se rendre aujourd’hui. J’ai également visité l’Afrique de l’Est, soit l’Afrique britannique, et j’ai parcouru la périphérie de l’Europe : la Lettonie, le Portugal, le sud de la Grèce et le nord de l’Écosse.

Combien de vidéos deviez-vous produire à l’époque?
On devait réaliser une vingtaine de films d’environ quatre minutes chacun. On faisait un premier film d’introduction pour se présenter, après quoi on produisait environ 15 films réguliers. Il y avait aussi un film bilan à faire pour résumer notre expérience pour la dernière émission. À travers tout ça, on faisait aussi de faux duplex. On se filmait en train de parler à l’animateur, Pierre Therrien, en studio. Les communications satellites étaient hors de prix à l’époque, donc il fallait faire de la mise en scène. On envoyait notre cassette au monteur à Montréal et il s’occupait de monter le duplex avec les questions de l’animateur, lesquelles étaient enregistrées séparément. Tout était tourné en S-VHS. C’est quand même incroyable quand on y pense aujourd’hui! Il n’y avait pas d’Internet en 1994-1995. C’était juste avant l’arrivée des nouvelles technologies. Même en 1997-1998, quand l’Internet est arrivé dans les foyers, c’était encore tout nouveau. On peut donc affirmer que les courses ont eu lieu à une tout autre époque.

Comment communiquiez-vous avec Montréal?
Par téléphone et par courrier prioritaire. C’est surréaliste de parler de notre expérience aujourd’hui. Je voyage encore beaucoup. Je me sers de ma carte de guichet partout où je vais et j’utilise le Web dans tous les pays. Tout le monde sait que tu peux maintenant te promener dans la rue à Damas (en Syrie), à Ouaga (au Burkina Faso) ou à Oulan-Bator (en Mongolie) et attraper un signal wi-fi sans problème.

À l’époque, on devait appeler à Montréal un certain nombre de fois pour se rapporter. On envoyait nos films par courrier prioritaire. Souvent, il fallait même aller les porter directement à l’aéroport, surtout dans les pays moins développés. Au Mozambique, par exemple, il n’y avait qu’un seul DHL dans tout le pays. Il fallait le trouver et s’y rendre. C’était beaucoup de logistique à régler. Ce n’est pas pour rien qu’ils appelaient ça une « course ». C’était beaucoup plus une course contre la montre que de grands films ou de beaux voyages. On ne faisait pas beaucoup d’activités touristiques en tant que telles. On était tout le temps dans la performance.

Presque quinze ans plus tard, qu’est-ce que tu retiens le plus de ton expérience?
Si ce n’était pas de la Course destination monde, je ne ferais probablement pas ce que je fais aujourd’hui. Du moins, pas au point où je le fais. Je crois que Denis Villeneuve a déjà dit : « La Course est une sorte de catapulte à cinéastes. » Je suis d’accord avec cette idée-là. Elle nous a effectivement catapultés. J’ai fait mes études en cinéma et tout à coup, je me suis retrouvé à la télévision avec une grande liberté. J’avais la chance de faire des films avec une vitrine incroyable et à l’intérieur d’un cadre défini. Et quelque part, la création part toujours d’un cadre. On l’oublie, mais on travaille souvent pour s’en donner un à l’intérieur duquel on peut créer. La Course était ce cadre-là pour nous.

Je dirais que l’expérience m’a transformé. Moi, je viens d’un petit village au nord du Québec d’environ 3 000 habitants. Je n’avais pratiquement jamais voyagé. J’ai vécu en fréquentant le bois une bonne partie de mon enfance, alors je connaissais bien la forêt, les animaux et tout ça, mais je ne connaissais pas grand-chose du vaste monde. Tout à coup, j’ai eu la chance de faire le tour du monde. Je suis allé aux quatre coins. Voyager, ça te confronte et ça met en perspective tout ce que tu connais à tous les niveaux : politique, social, économique, culturel ou même spirituel. Tu rencontres d’autres conceptions du monde et tu te rends compte que t’es né parmi les 5 à 6 % des gens les plus privilégiés sur la terre, sans n’avoir jamais rien fait pour ça. On est juste chanceux. Encore aujourd’hui, c’est le premier choc que je ressens lorsque je sors du Québec et du Canada. Je crois qu’il n’y a pas grand-chose de plus fondamental que de réaliser qu’on est extrêmement privilégié et en même temps, qu’on a une grande responsabilité envers les autres. Je te dirais que ce constat-là, il est rentré chez moi. C’est rentré dans ma petite tête pour ne jamais en sortir…

C’est pour cela que tu fais des films engagés?
Les journalistes ont créé cette expression : le cinéma « engagé », les artistes « engagés ». J’en discutais dernièrement avec Christian Vanasse des Zapartistes. Il disait : « Artiste et engagé, ça va de soi. C’est la même chose. » Je suis totalement d’accord avec lui. Un artiste c’est quelqu’un qui est branché sur le monde et sur ce qui se passe dans le monde. À partir du moment où tu mets au monde des objets, que ce soit de la peinture, de la sculpture, des films, peu importe, t’es engagé.

Pour revenir à ta question, je dirais que ce que je fais est en phase avec ce que je suis, ce que je pense et ce que je ressens. C’est comme ça que je fais des films. J’abandonne une certaine esthétique volontairement. Je suis un cinéaste, alors quand je choisis une esthétique un peu sale, c’est un choix que je fais. C’est une vraie décision esthétique.

Je vois vraiment le cinéma comme un mode de vie. Je fais des films comme je respire. Je ne le vois pas comme un métier, même si ça en est un, puisque ça me permet de gagner ma vie. Pour moi, c’est plutôt un mode de vie. C’est quelque chose d’intégré complètement à ce que je suis.

Bacon, le film

Bacon, le film, Hugo Latulippe, offert par l'Office national du film du Canada

Sur ONF.ca, les internautes peuvent visionner Bacon, le film. Parle-nous de cette première expérience cinématographique avec l’ONF.
On a fait ce film à deux, mon grand ami Sylvain Bellemare et moi. Il est concepteur sonore maintenant. Bacon est une œuvre minimale du point de vue cinématographique. On partait, Sylvain et moi, du Plateau Mont-Royal pour se rendre un peu partout au Québec. On avait une caméra, une voiture, un téléphone et des micros. Le strict minimum. On a tourné la plus grande partie du film en trois mois et demi dans le peak de la contestation des mégas porcheries. On s’est promené partout et on a conservé les histoires de trois communautés en particulier au final : Lotbinière, Saguenay et Kamouraska.

C’est assez rapide comme production.
Oui, trop rapide même, mais c’était mon premier film…

Au début de Bacon, tu dis : « Je fais ce film, parce que je suis inquiet ». L’es-tu toujours? Est-ce que la situation s’est améliorée?
Elle n’a pas beaucoup changé, si ce n’est que du modèle économique qui a périclité. Pour des raisons économiques, le gouvernement a commencé à réaliser qu’il devait changer de modèle. Ça n’aurait pas pu venir des citoyens ou des cinéastes… mais là, puisque ça vient des économistes qui disent que le modèle n’est plus durable, ça a commencé à avoir un impact. L’expansion de l’industrie porcine a considérablement diminué. Je parle ici d’un arrêt de la croissance et non de la fin de la production intensive.

Selon toi, est-ce que les gens ont une plus grande conscience sociale et environnementale aujourd’hui?
C’est certain. On a beaucoup progressé au niveau de la connaissance citoyenne répartie dans la société. Il y a eu tout un mouvement sociétal lié aux changements climatiques et à plein d’autres choses ces dernières années. Cela fait en sorte que les citoyens font progresser plusieurs grands dossiers. Les entreprises ont commencé à offrir plus de produits bios et locaux.

Par contre, on est encore loin d’avoir changé le monde. On parle de petites proportions, peut-être 5 ou 6 % de bouffe bio ou locale, mais c’est déjà une progression.

Comment imagines-tu la prochaine Course qui s’en vient à la télé?
Elle sera plus techno, c’est sûr. En même temps, ce qui est à espérer, c’est que l’esprit de la Course demeure tel quel. Cet esprit est, à mon avis, le réel mandat du service public de la télévision Radio-Canada, soit de rendre accessible la planète entière aux gens d’ici. Pour moi, c’est vraiment ça qui était beau et extraordinaire à voir pendant ces courses. Ça m’a fait rêver toute mon enfance et toute mon adolescence. Je ne rêvais pas de devenir une vedette, comme certains rêvent d’aller à Star Académie, mais je rêvais au monde. Aux gens qui vivent ailleurs et qui vivent différemment.

Pour terminer, quel(s) conseil(s) donnerais-tu aux futurs participants?
Je dirais aux gens de passer le moins de temps possible dans leur chambre d’hôtel et d’être le plus souvent avec les gens. Je pense que l’avenir du monde passe par les contacts entre les humains. C’est là que le cinéma arrive aussi, qu’il survient. Il n’y a rien de plus inspiré que l’humanité.

 

Hugo Latulippe planche présentement sur divers projets avec sa boîte de production Esperamos Films. Il réalise entre autres Republik, un film-collage politique constitué de 26 poèmes contestataires rassemblés dans une sorte d’abécédaire de la République, et Alphée des étoiles, un film plus intimiste à propos de sa fille Alphée, cinq ans, atteinte du syndrome Smith-Lemli-Opitz, une maladie génétique rare.

Le cinéaste s’est exilé avec sa famille et vit présentement dans un petit village des Alpes suisses.

Pour en savoir davantage sur les projets d’Hugo Latulippe, visitez le site Esperamos Films.

Si vous avez entre 20 et 29 ans et que vous avez une passion pour le reportage et les voyages, il est encore temps de vous inscrire à La course Évasion autour du monde (jusqu’au 15 avril 2011).

Ajouter un commentaire
  1. Quelques extraits du chapitre écrit par Hugo Latulippe dans le livre-recueil de la course, édition 1994-1995:

    28 mai 1994, l’entrevue
    «D’abord, c’est par simple goût pour le travail et le défi que je veux me la faire. C’est par soif de liberté. Puis il y a aussi la gloire de la vérité, de la folie, du rêve, de l’optimisme… Et la gloire tout court (tin toé!). La Course n’a d’abord été qu’un rêve poétique. C’est devenu une fixation, une conviction, une ambition sérieuse et rationnelle.
    […]
    Je veux faire la Course. Je le veux profondément, doucement, sincèrement, intensément, silencieusement et violemment.»

    5 mars 1991, Lac-Beauport
    «J’ai 17 ans. Le dernier film de la Course Europe-Asie s’achève. Images silencieuses. Communion totale entre l’émetteur et le récepteur. Denis Villeneuve, mon salaud, ce jour-là, tu m’es rentré dans le ventre. Pays mystérieux, calme et paysan. Pays de regards et de simple humanité. Ton film, c’est l’événement qui a déclenché mon envie de faire la Course. C’est la minute 0. Le début de tout. Sans « Terre des Hommes », je ne l’aurais pas faite. Merci Denis.»

    30 juin 1994. Les 16 finalistes sont convoqués à Radio-Canada
    «Pierre Therrien s’avance. Sur le petit papier blanc qui shake entre ses doigts, les seize noms en ordre. Silence apocalyptique, où tous les gestes semblent ralentis. Les cœurs battent de toutes les façons sauf régulièrement. C’est l’anarchie émotive, l’espace d’une minute. Silence. Silence. Silence…
    – Cinquième: Hugo Latulippe.
    À partir de là, tout s’est mis à m’échapper (c’est pas encore fini). Mes pieds ont quitté le sol instantanément. Un haut-le-coeur. Une érection. Une mer de larmes pleines de bonheur. […] Ça doit être ça, le plus beau jour de ma vie.»

    9 septembre 1994, Mongolie
    «C’est ce jour là que vous m’avez connu. […] Bref, c’est ce jour-là que j’ai ressenti l’ampleur de la patente. La Course, ou le plaisir de se savoir écouté, enfin. L’impression perverse de pouvoir jongler avec les cœurs… et développer une dépendance à cette sensation. Se sentir vivre, vibrer, crier, passionné, tiraillé, enragé par tout ce qui est humain. Se sentir chanceux, mais tuseul dans sa chance! La Course, c’est tout avoir d’un coup. C’est trop, trop vite.»

    25 février 1995, dans l’avion du retour au Québec
    «Mon cœur se resserre. J’ai peur d’étouffer et puis… Bang! Les roues touchent le sol. […] Revenir de la Course, c’est mourir un peu.»

    10 juin 1995.
    «Étienne. Te rappelles-tu ta dernière phrase à l’aéroport? C’était un 13 août ensoleillé… « La vie va changer, brother! » Là, je te l’avoue Ti-blanc, je m’étais dit: « Ben non, Étienne, c’est des histoires d’après-Course, c’est cliché ça… On reviendra pas avec la science infuse, on reviendra pas avec tous les secrets du Grand-je-ne-sais-quoi, on reviendra pas illuminés par la vérité. C’est de la poésie, ça. »
    J’avais mal compris, je t’avais mal écouté. Mais t’étais-tu compris toi-même? Tu l’avais bien dit en tous cas. La vie va changer, pas nous! Pas nous. Nous n’allions pas changer (ou si peu!), mais tout ce qu’il y avait autour allait changer. Les gens allaient se perdre encore un peu plus dans ce monde individualiste, pressé et matérialiste. Les gens allaient se mettre à nous percevoir autrement, alors que nous, on resterait Hugo, François, Étienne, Manu, Ricardo, Bob, Brunhilde… Tout est une question de point de vue !»

Commenter