Enseignement supérieur | Le temps dérobé
Enseignement supérieur | Le temps dérobé
Le temps dérobé : des leçons urgentes à tirer
Le temps dérobé, Helene Klodawsky, offert par l’ Office national du film du Canada
« Je préférerais mourir d’épuisement plutôt que d’accepter de l’envoyer dans une résidence », s’est exclamée ma patiente, la fille de Betty, elle-même âgée de 70 ans et aux prises avec ses propres problèmes de santé. À 99 ans, Betty est alors soignée avec amour par ses deux filles dévouées et son beau-fils, confrontées à la perspective déchirante de la placer dans un établissement de soins de longue durée afin qu’elle puisse y recevoir de l’aide 24 heures sur 24. Mais la simple idée de s’y résoudre leur donne des sueurs froides.
Des histoires comme celles que met en lumière le long métrage documentaire d’Helene Klodawsky, Le temps dérobé — des récits d’isolement, de maltraitance et de négligence — sont extrêmement préoccupantes. Mais l’état de Betty s’aggrave de jour en jour et la décision est finalement prise de la faire admettre dans un centre de soins palliatifs où elle vivra ses derniers jours.
« Je crois que la façon dont on traite les personnes âgées les plus vulnérables de notre société reflète vraiment notre rendement, en tant que pays », affirme la chercheuse Jackie Brown, interviewée dans Le temps dérobé, en parlant de certaines des négligences systémiques qui se produisent dans l’industrie des résidences de soins de longue durée à but lucratif. Si l’on en croit cette déclaration, la population canadienne a encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir affirmer qu’elle pratique l’égalité, le respect et la considération, des valeurs considérées comme étant fondamentales dans la Charte canadienne des droits et libertés.
Un film nécessaire et d’actualité
À une époque où l’épuisement professionnel des personnes soignantes atteint des niveaux sans précédent, où il y a un roulement continu du personnel dans les résidences et où le taux d’absentéisme ne fléchit pas, Le temps dérobé est un film nécessaire et d’actualité qui offre un riche potentiel de dialogue dans les facultés de droit, de santé publique, de médecine et de travail social. Sans chercher à pointer des coupables et en se concentrant sur les problèmes systémiques, ce film exhorte les gens qui travaillent au niveau des politiques à réfléchir, à intervenir et à faire pression pour qu’une transformation systémique soit enclenchée. En outre, Le temps dérobé invite tout le monde à modifier profondément sa façon de voir les personnes âgées et leur rôle dans la société.
Travaillant depuis plus de 20 ans comme médecin de famille et en soins palliatifs, souvent dans des CHSLD, j’ai été moins scandalisé que d’autres de découvrir les conditions de vie qui avaient cours dans les centres de soins de longue durée pendant la première vague de la pandémie, où 80 % de tous les décès dus à la COVID-19 au Canada se sont produits. Ce qui a bel et bien choqué les membres de la communauté médicale, c’est le niveau de négligence systématique, d’abus et de réglementation défaillante qui a été révélé lors des enquêtes nationales qui ont suivi. En tant que prestataires de soins de santé en première ligne, nous avons certainement été témoins de cas de mauvais soins, d’accidents médicaux ou même de négligence, et nous les prenons au sérieux, mais les lourdes responsabilités de notre travail ne nous permettent que de parer au plus urgent. Les personnes qui se trouvent comme moi en première ligne sont donc très conscientes de leur incapacité à apporter des changements significatifs à l’échelle macroéconomique. Il ne fait aucun doute que cette dynamique frustrante engendre des sentiments de honte, de culpabilité et de complicité à l’égard d’un enjeu qui nous dépasse largement en tant que prestataires de soins.
Le temps dérobé va au-delà de la réaction commune de rejeter la faute sur des individus du secteur de soins de santé et pose des questions cruciales sur le système dans son ensemble. Ce film est nécessaire non seulement pour les personnes qui travaillent actuellement dans ce secteur, mais aussi pour celles qui commencent à exercer leur profession. J’ai souvent vu l’enthousiasme des infirmières et des aides-soignantes nouvellement diplômées s’éteindre lorsqu’elles se retrouvaient dans ces environnements difficiles. Il faut s’attaquer aux défauts fondamentaux du modèle à but lucratif pour repenser et construire une société et un système de santé où tout le monde a accès à des soins de qualité.
Susciter des discussions
À l’université, les étudiantes et étudiants peuvent identifier les gens qui jouent un rôle clé à tous les niveaux, de la base et de la société civile jusqu’au gouvernement, aux organismes de financement et de réglementation. Elles peuvent également analyser l’incidence des différentes politiques et des mouvements militants. Les enseignantes et enseignants de diverses facultés peuvent de leur côté susciter des discussions autour de questions telles que : « Quelles sont les transformations systémiques nécessaires pour mettre en place un système de soins de santé qui soutienne profondément toutes les familles, tous les individus et notre population vieillissante ? »
Le temps dérobé porte sur Melissa Miller, une avocate qui s’est donné pour mission de réparer les injustices subies par tant de personnes. Le film montre à quel point il est difficile de demander des comptes aux grandes entreprises qui gèrent de multiples résidences au Canada. Malgré les preuves accablantes de maltraitance, les équipes de juristes et les familles qui s’efforcent d’obtenir justice pour leurs proches se heurtent à la complexité des formalités bureaucratiques et des détails techniques. Me Miller reconnaît que seuls les recours collectifs ou les actions en responsabilité délictuelle de masse permettront de dévoiler les problèmes systémiques qui sont au cœur de la question. Cela inclut notamment les considérations morales liées aux énormes profits réalisés par ces établissements, les conflits d’intérêts financiers entre les actionnaires et les fonds de pension publics, ainsi que le manque de surveillance réglementaire efficace.
L’absence de reddition de comptes ne met pas seulement en péril l’intégrité de l’industrie des résidences, mais expose également les administrations locales et provinciales à d’éventuels abus de pouvoir. Il est clair que les modèles de financement doivent être restructurés, non seulement pour garantir des ressources suffisantes afin d’assurer la dotation en personnel et la qualité des soins dans l’ensemble du système, mais aussi pour réévaluer de manière critique les modèles de soins à but lucratif. Ces derniers, qui se sont trouvés au cœur de l’actualité pendant la pandémie, sont directement associés à une diminution du personnel, à une qualité des soins compromise et à des taux de maladie et de décès plus élevés. Aussi déterminée que soit Me Miller, elle reconnaît elle-même qu’il est extrêmement difficile d’apporter des changements significatifs et que, souvent, le système de justice lui-même a les mains liées et souffre de contraintes systémiques. Les étudiantes et étudiants en droit peuvent également discuter des défis que présente le travail de Me Miller et des possibilités de changement systémique dans leur propre discipline. Les gens bien établis dans notre domaine tentent d’aider la jeune génération à rester optimiste et résiliente tandis qu’elle cherche à instaurer une justice, à garantir des pratiques éthiques et à améliorer le bien-être des personnes soignées.
Un changement de culture
Relever ce défi complexe exige un changement de culture. Il s’agit notamment de reconsidérer le rôle des personnes âgées dans notre société. Comme le fait remarquer Rai Reece, l’une des intervenantes du film, « je me demande si on considère les maisons de soins de longue durée comme une part essentielle de notre environnement. Ce sont des endroits où on envoie mourir les gens âgés ». Elle réagit ainsi à l’idée largement répandue selon laquelle la valeur d’un individu se rattache souvent à sa productivité et à ses contributions financières. En reconnaissant que les personnes âgées font partie intégrante de la vie de la communauté et en reconnaissant leur apport considérable, compte tenu de la richesse de leurs connaissances, de leur expérience et de leur sagesse, nous pouvons favoriser des relations réciproques qui profitent à la société.
Le film met en évidence la nécessité d’une autre transformation culturelle essentielle : une réévaluation franche de la valeur que nous accordons à la prestation de soins. Nous avons exprimé publiquement notre soutien au personnel soignant afin qu’il obtienne une rémunération équitable et un environnement de travail favorable, sécuritaire et sain. Reste que les questions persistantes de l’inégalité entre les sexes et de l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes continuent de jeter une ombre sur la véritable valeur de son travail, un travail principalement assumé par les femmes. En outre, Rai Reece, spécialiste de l’antiracisme, souligne que « le racisme est toujours dans la pièce » et qu’une proportion importante de femmes travaillant dans des établissements de soins de longue durée sont issues de milieux non blancs et doivent faire face à un traitement de « travailleuses de second ordre ». Si les campagnes de sensibilisation et d’éducation du public aux réalités des soins de longue durée au Canada encouragent un plus grand respect, une plus grande empathie et une plus grande solidarité, ces initiatives doivent être étendues aux problèmes sous-jacents d’inégalité entre les hommes et les femmes et de disparités raciales dans l’ensemble du secteur.
Le temps dérobé ne succombe certainement pas au désespoir. Au fil des entretiens avec des familles, des personnes soignantes et d’autres militantes, Helene Klodawsky nous montre la capacité de l’esprit humain à défendre la justice et à s’élever contre l’oppression. Cela se traduit jour après jour par le courage des familles qui défendent leurs proches et tiennent tête aux grandes institutions, par le dévouement, l’attention et le sacrifice des soignantes épuisées, et par la détermination et le zèle dont fait preuve Melissa Miller pour rendre justice aux personnes qu’elle représente.
Le film m’a rappelé de Betty, qui, entourée de sa famille et de la compassion du personnel de la résidence, a défié les pronostics en y fêtant son centième anniversaire huit mois plus tard. Grâce à des discussions et au travail d’équipe, elle a ensuite été transférée dans un établissement de soins de longue durée, où elle continue d’inspirer tout le monde par son esprit généreux, son humour délicieux et son amour sincère pour les gens qui prennent soin d’elle. Son histoire témoigne non seulement de son esprit indomptable et de l’engagement inébranlable de ses filles, mais aussi de la compassion et des soins centrés sur le patient qui font partie intégrante de l’approche des soins palliatifs. En plaçant la personne soignée et sa famille au cœur de chaque décision, le personnel de cet établissement prodigue des soins qui constituent un modèle dont il faut s’inspirer en accordant la priorité à la dignité, à la compassion et à un soutien significatif en matière de soins de santé.
Puissant catalyseur de changement, Le temps dérobé exige une réponse collective pour restructurer le système canadien de soins de longue durée. La législation représente une étape, mais un changement sociétal s’impose en vue d’assurer une transformation durable. Après avoir affronté les vérités inconfortables que révèle ce documentaire, on ne peut que sentir l’urgence d’agir : une société compatissante est responsable des soins prodigués à ses membres les plus vulnérables et chaque individu qui la compose peut jouer un rôle dans l’avènement de ce changement.
D’ici là, je me réjouis à l’idée de célébrer le 102e anniversaire de Betty en avril prochain.
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Spécialisé en médecine familiale et en soins palliatifs, le docteur Shamim Taherzadeh s’emploie à soutenir les patientes et patients sur leur parcours de fin de vie. Il a fait ses études de médecine en Afrique du Sud, puis a pratiqué sa profession en Irlande, en Angleterre et en Islande avant de s’installer au Canada avec sa famille. Aujourd’hui établi à Ottawa, il aime marcher tous les jours le long du canal Rideau et fait de son mieux pour suivre les foulées énergiques de sa femme.
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