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Moïse Marcoux-Chabot nous dévoile son grand projet gaspésien, RAMAILLAGES

Films

Aux quatre coins du vaste territoire gaspésien, des communautés sont animées par l’envie d’une existence plus saine et la nécessité d’une résistance collective aux crises écologiques et sociales. Production 100% ONF, Ramaillages est un long métrage documentaire tourné au sein de ces communautés.

Au fil des saisons, le réalisateur Moïse Marcoux-Chabot voyage à travers la Gaspésie pour rencontrer une diversité de personnes qui, à leur façon, réinventent leur rapport au territoire et à la communauté.

Avec proximité et sensibilité, la caméra participante montrera des hommes et des femmes qui tentent de retisser les mailles d’un filet social mis à mal, à contre-courant de l’idéologie dominante.

Entretien avec le cinéaste.

Moïse, parlez-nous de votre parcours en tant que cinéaste. Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’à ce grand projet en Gaspésie?


J’ai vécu de près et documenté activement la grève étudiante de 2012 et la forte répression des mouvements sociaux qui l’a suivi. Encore animé par les possibles que le printemps érable nous avait collectivement dévoilés mais fragilisé par la réponse autoritaire du pouvoir en place, j’ai cherché une façon de redonner du sens à ces expériences. Je suis donc parti vers l’est du Québec, afin d’y retrouver des amis impliqués dans des projets alternatifs et collectifs.

Dans la foulée, en 2013, j’ai représenté la Gaspésie à la Course des régions et j’y ai tourné plusieurs courts métrages, dont le documentaire indépendant Lespouère avec le slameur Bilbo Cyr. Ce film a beaucoup circulé, s’est mérité quelques prix et m’a donné envie de continuer à documenter des gens et des projets inspirants. À l’automne 2013, après quelques tournages exploratoires, j’ai commencé le développement de Ramaillages, mon premier long métrage.

Pourquoi avoir choisi la Gaspésie comme terrain d’observation et d’où vient l’idée de ce titre, Ramaillages?


En me promenant autour de la péninsule, j’ai rencontré beaucoup de gens qui aspirent à un mode de vie plus respectueux de l’environnement, plus solidaire, qui critiquent l’idéologie capitaliste et le développement fondé sur l’extraction des ressources. Des communautés s’organisent pour revitaliser leur milieu de vie, se doter d’une meilleure autonomie alimentaire, favoriser la transition vers une économie à échelle humaine et protéger les ressources naturelles contre les mégaprojets industriels.

Il y a aussi un certain mouvement de retour à la terre pour beaucoup de jeunes qui quittent la ville et choisissent de s’installer ou retourner dans la région. Je fais partie de cette mouvance puisque j’ai déménagé l’année dernière à Mont-Louis, en Haute-Gaspésie, après 12 ans passés en ville. L’idée derrière mon documentaire, c’est de faire le portrait, au fil des saisons, de ces personnes qui habitent la Gaspésie et l’animent par leurs idéaux, mais aussi de montrer comment on peut “ramailler” un filet social régional, à contre-courant de l’idéologie dominante. D’où le titre, au pluriel, parce que le film a pour ambition non seulement de documenter les liens qui se tissent, mais aussi de renforcer ces liens et en créer de nouveaux.

Nous savons que l’œuvre de Michel Brault et Pierre Perrault vous a grandement inspirée. Qu’est-ce qui vous interpelle dans l’approche du cinéma direct et de quelle façon vous l’êtes-vous appropriée?


Mon regard sur le monde a changé quand j’ai découvert les classiques du cinéma direct! Il y a plusieurs autres courants ou artistes qui influencent mon travail, selon les projets, mais j’ai une affection particulière pour cette approche de réalisation. Celle-ci se définit selon moi par la proximité avec les sujets, une caméra à hauteur d’homme, un regard anthropologique, une part d’improvisation maîtrisée, une sensibilité à l’extraordinaire dans l’ordinaire et une volonté affirmée d’inscrire la culture d’un territoire et de ses habitants dans la mémoire collective.

Les documentaristes d’aujourd’hui sont les conteurs et les bardes d’autrefois, gardiens du passé et passeurs de souvenirs. Les historiens inscrivent et transmettent les faits de l’histoire alors que les cinéastes peuvent capter et faire revivre la langue, les impressions et les émotions.

Pour la suite du monde, Michel Brault et Pierre Perrault, offert par l'Office national du film du Canada

Qu’est-ce que ce concept de la «caméra participante»?


L’observation participante est une des méthodes privilégiées par les anthropologues dans le cadre d’un séjour de recherche sur le terrain. Par là, on entend que l’anthropologue doit s’intégrer à la culture ou au groupe étudié et participer à sa vie quotidienne, tout en conservant un recul suffisant pour être en mesure de l’observer et de l’étudier. Cette méthode simple en apparence est profondément complexe et paradoxale. Il est impossible d’être à la fois entièrement acteur et entièrement témoin d’une scène culturelle… Je ne suis pas anthropologue, mais j’ai étudié quelques années dans le domaine et l’anthropologie visuelle m’a beaucoup influencé!

Quand on ajoute la caméra dans l’équation, comme l’a fait Jean Rouch, celle-ci devient partie intégrante de l’action filmée et tente de capter l’authenticité de la vie, tout en assumant sa subjectivité et sa position. Dans le cas de Ramaillages, je tourne seul, en caméra épaule, en intimité avec les sujets et j’essaie de créer une impression d’immersion pour le spectateur. C’est aussi un projet qui se tourne tranquillement, sur plusieurs saisons. En prenant le temps de vivre moi-même les bonheurs et les défis d’un retour en région, j’ai l’impression de pouvoir mieux représenter l’expérience des sujets du film.

Ramaillages est un projet de longue haleine! Quelle étape du processus a-t-elle été la plus exigeante?


Je dirais que le plus exigeant n’est pas une étape ou une autre, mais plutôt le passage du temps entre l’idée originale et la réalisation. Quand j’ai imaginé ce projet en 2013, je pensais le tourner en 2014. Trois ans plus tard, beaucoup d’eau a coulé dans les rivières gaspésiennes! Plusieurs personnes avec qui je voulais filmer occupent encore la même place dans le projet, mais d’autres ont déménagé, se sont séparés, ont eu des enfants, ont construit leur maison, ont quitté leur village ou ont démarré un nouveau projet. Sans compter les grands événements qui se sont produits dans ma vie entretemps!

Il y a eu un moment, lors des premiers tournages, où j’ai vécu une grande crise d’angoisse parce que la réalité se confrontait au film imaginaire qui était dans ma tête tout ce temps… Mais au final, c’est au cœur du travail de documentariste que de s’adapter à des réalités changeantes, tout en étant soi-même transformé par tout ce que l’on vit entre le début et la fin d’un projet.

Auriez-vous une anecdote de tournage touchante, drôle, étrange ou particulièrement mémorable à nous partager?


Il y a en aurait beaucoup, mais la plupart ne se racontent pas en public! Les meilleurs moments sont souvent ceux que je ne filme pas, parce que je ne suis pas prêt, parce que j’ai choisi d’être participant plutôt qu’observateur ou simplement parce que la vie et ses coïncidences ne se laissent pas mettre en boîte si facilement.

Petite anecdote, quand même : je me suis rendu récemment au Camp de la rivière près de Gaspé, un campement qui s’est créé en opposition à l’exploitation pétrolière en Gaspésie, près de sites de forage de l’entreprise Junex. En conduisant, je me demandais s’il y aurait sur place des gens qui participent déjà à mon documentaire… J’ai vu un “pouceux” qui allait dans la même direction que moi et en arrêtant pour l’embarquer, j’ai réalisé que c’était Bilbo Cyr, avec qui j’ai tourné Lespouère et qui se retrouve aussi dans Ramaillages. En montant dans l’auto, il m’a demandé en rigolant si je voulais qu’on refasse la scène pour la caméra!

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Bilbo Cyr dans Lespouère de Moïse Marcoux-Chabot

Ce projet est produit par Colette Loumède au studio Documentaire où plusieurs initiatives sont en cours pour travailler différemment  avec les créateurs hors des grands centres.

Pour la réalisation de Ramaillages, l’ONF a mis en place des conditions de production s’apparentant à une forme de résidence en fournissant au cinéaste les outils technologiques et les conditions de production qu’il souhaitait. Le montage sera effectué à Montréal par Philippe Lefebvre.

Pour en savoir plus sur l’œuvre de Moïse Marcoux-Chabot et suivre le développement de Ramaillages, rendez-vous sur son site web!

(Crédit photo principale : David Gingras)