Herbert Norman : victime de la guerre froide

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Il y a 60 ans, le diplomate canadien Herbert Norman se jetait du haut d’un toit au Caire. Hanté par les accusations d’espionnage portées de façons répétées contre lui, il s’est enlevé la vie. Regrettablement, il compte parmi les nombreuses victimes de la psychose collective qui s’est emparé des États-Unis et du monde occidental dans les années 1950 : la chasse aux communistes.

Le sujet de mon billet de blogue aujourd’hui est L’homme qui aurait pu être – Une enquête sur la vie et la mort de Herbert Norman. Ce documentaire de John Kramer fouille une histoire effarante, oubliée depuis longtemps.

L’homme qui aurait pu être est un thriller politique. Il se trouve que c’est aussi une histoire vraie. Né au Japon, de parents missionnaires, Herbert Norman grandit dans ce pays qu’il aime. Lors de sa première visite au Canada, il est frappé par les contrastes entre les sociétés occidentale et japonaise. Dans les années 1930, il étudie à l’Université de Cambridge et, comme beaucoup d’étudiants de l’époque, il fréquente de jeunes communistes. Comme le souligne le film, pendant la grande dépression, les choix semblaient simples : la sécurité sociale de l’Union soviétique ou l’oppressant système capitaliste de l’Ouest.

L'homme qui aurait pu être – Une enquête sur la vie et la mort de Herbert Norman, John Kramer, offert par l'Office national du film du Canada

Norman est un grand érudit, et en 1940, ses écrits sur le Japon font autorité. Il est en poste à Tokyo en tant que membre de la légation canadienne lorsque le Japon bombarde Pearl Harbor. Il est interné par les Japonais pendant un an, puis retourne au Canada où il poursuit son travail au ministère des Affaires extérieures.

C’est là que l’histoire prend une étrange tournure. En raison de sa profonde connaissance du Japon, Norman est invité par le général Douglas MacArthur à contribuer aux efforts du gouvernement d’occupation pour démocratiser ce pays après la Seconde Guerre mondiale. Or, il y a dans l’équipe un fasciste qui éprouve de la méfiance à l’égard de Norman, et un conflit de personnalités apparemment insignifiant déclenche une série d’enquêtes sur les antécédents de Norman.

Au cours des années suivantes, le FBI crée un dossier sur le diplomate canadien. Dans la folle chasse aux sorcières qui s’ensuit, Norman est traîné dans la boue. Il fait l’objet de plusieurs enquêtes de la GRC qui ne trouve rien à lui reprocher. Mais cela ne suffit pas pour les Américains qui pourchassent implacablement les prétendus sympathisants communistes. Les relations qu’a entretenues Norman à Cambridge sont constamment évoquées. Bien que le futur premier ministre Lester Pearson, qui dirige les Affaires extérieures à cette époque, ait toujours défendu son ami et collègue, la pression du Sénat américain et du FBI aura raison de lui. Ayant réalisé que les Américains n’abandonneraient pas et qu’il ne pourrait plus jamais travailler en paix, Norman se suicide laissant une lettre dans laquelle il clame son innocence.

Ce texte n’est que le bref résumé d’une histoire très complexe. Le film met en lumière les soupçons et insinuations ridicules qui ont accablé Norman. Les Américains ne se préoccupaient pas du fait que Norman n’était pas communiste. Ce qui importait pour eux, c’est qu’il aurait pu l’être. Dans le climat d’hystérie collective de l’époque, une personne pouvait être déclarée coupable par association.

Je vous invite à visionner ce remarquable documentaire. L’histoire qu’il creuse devrait constituer pour nous tous un sérieux avertissement. Encore aujourd’hui, 60 ans plus tard, à l’ère des fausses nouvelles et de la politique partisane, il ne faut rien considérer comme acquis. Herbert Norman a consacré sa vie au Canada et bien qu’innocent, il est mort à cause des actes et des soupçons d’autres personnes. Son histoire nous rappelle malheureusement qu’il ne suffit pas toujours d’être innocent.