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Kubrick et Lucas : fans de Lipsett

Films

Derrière chaque œuvre se cache une source d’inspiration. Celle-ci s’inscrit généralement dans un courant, une époque ou un style. Les artistes peuvent ainsi se faire influencer par un mouvement artistique, par une technique quelconque ou tout simplement par d’autres artistes.

C’est le cas de Jean de La Fontaine, qui s’est inspiré des fables d’Esope pour écrire ses célèbres fables; de l’artiste Roy Lichtenstein, qui s’est laissé imprégner par la publicité, l’imagerie populaire et la bande-dessinée; et du cinéaste Tim Burton, reconnu pour ses films à l’esthétique largement inspirée de l’expressionnisme allemand et des artistes de ce courant, tels qu’Otto Dix (peinture) et Fritz Lang (cinéma).

S’inspirant lui-même d’une technique de collage très en vogue chez les artistes du Pop Art dans les années 1960, le cinéaste canadien Arthur Lipsett a été, quant à lui, une source d’inspiration pour deux grands cinéastes de notre époque : George Lucas et Stanley Kubrick.

Lorsque Lipsett influence Kubrick

Avant The Shining (1980), Orange mécanique (1971) et 2001, une odyssée de l’espace (1968), le cinéaste Stanley Kubrick a réalisé Dr. Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe (Dr. Strangelove – 1964), une histoire de guerre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS, racontée sous forme de comédie militaire et satirique.

Pour réaliser la bande-annonce de ce film, Kubrick avait un nom en tête : Arthur Lipsett. Deux ans plus tôt, le jeune cinéaste canadien s’était fait connaître avec son tout premier film : Very Nice, Very Nice (1961) et s’était retrouvé en nomination aux Oscars.

Dans un texte publié en 1986 dans le journal Cinéma Canada, la cinéaste Lois Siegel (Baseball Girls, Canada vignettes : Les cascadeurs) raconte cette anecdote :

Après sa nomination aux Oscars, [Arthur Lipsett] a reçu une lettre du réalisateur britannique Stanley Kubrick. La lettre dactylographiée disait : « J’aimerais faire faire une bande-annonce pour Dr. Strangelove. » Kubrick, qui voyait Lipsett comme un chef de file en cinéma, voulait l’impliquer. Ça ne s’est jamais concrétisé, mais la bande-annonce officielle du film s’inspire du style de Lipsett et de son film Very Nice, Very Nice.

Voici la bande-annonce en question. L’influence est frappante.

À ce jour, une lettre de Kubrick, datée du 31 mai 1962, dans laquelle le cinéaste félicite Lipsett pour son film, se trouve dans le Fonds d’archives d’Arthur Lipsett déposé à la Cinémathèque québécoise. Selon Kubrick, le film Very Nice, Very Nice était « une des utilisations de l’écran et de la bande-sonore les plus imaginative et les plus intelligente que j’aie jamais vue ».

Lorsque Lipsett influence le créateur de Star Wars

Kubrick n’est pas le seul cinéaste à avoir été marqué par le style avant-gardiste de Lipsett. Lois Siegel relève une autre anecdote qui concerne cette fois le cinéaste George Lucas :

Lorsque Derek Lamb était producteur exécutif au studio d’animation anglais de l’ONF (1976-1982), il est allé montrer une série de films de l’ONF en Californie. George Lucas (Star Wars) est allé le voir à la fin de la présentation pour lui demander : « Comment va Arthur Lipsett? Il est un homme très important. » Apparemment, 21-87 avait été une grande influence dans sa classe de cinéma à l’U.S.C.

Dans une entrevue donnée au magazine Wired, George Lucas admet avoir visionné 21-87 au moins deux douzaines de fois. Le court métrage de moins de 10 minutes, construit à l’aide de chutes de bandes-sonores et de bouts de pellicule recueillis dans les poubelles et les chutiers des salles de montage à l’ONF, a directement influencé la série Star Wars. L’élément qui avait le plus impressionné Lucas à l’époque était la manière subversive de Lipsett de jumeler des images et des sons qui n’allaient pas nécessairement ensembles.

Dans le documentaire Remembering Arthur (2006), qui rend hommage à Arthur Lipsett, Lucas confirme que 21-87 a fait forte impression chez lui. « C’était le type de réalisation que j’avais envie de faire. J’ai été extrêmement influencé par ce film en particulier », avoue-t-il.

D’ailleurs, dans le premier film de la série Star Wars, le numéro de cellule de prison de la princesse Léa est le 2187. Tout un honneur pour le cinéaste canadien, surtout lorsqu’on sait qu’après Harry Potter et James Bond, la série Star Wars est considérée comme étant la troisième série cinématographique la plus lucrative de tous les temps.

L’honneur va encore plus loin. Lucas a même admis que l’expression « The Force » dans Star Wars faisait directement référence à cette phrase entendue dans 21-87 :

Many people feel that in the contemplation of nature and in communication with other living things, they become aware of some kind of force, or something, behind this apparent mask which we see in front of us, and they call it God.

Comme quoi Lipsett a bel et bien joué un rôle important dans la série Star Wars.

Un cinéaste hors de l’ordinaire

Né Arthur Harold Lipsett en 1936, le cinéaste est né à Montréal et a grandi dans une famille de la classe moyenne dans l’ouest de la ville. Son père était un analyste chimique. Sa mère, une juive russe originaire de Kiev, s’est enlevée la vie deux ans après la Seconde guerre mondiale. Un suicide auquel le jeune Lipsett, âgé de 10 ans, aurait été témoin. Il avait aussi une sœur du nom de Marian.

Après des études en arts et en design à l’école des Beaux-Arts de Montréal, où il a obtenu une mention d’excellence pour ses deux premières années d’études, Lipsett est entré au service du département d’animation (Studio B) de l’ONF le 3 juin 1957, à l’âge de 21 ans. C’est ici, au cours des années 1960, que Lipsett a réalisé la presque totalité de son œuvre : six de ses sept films expérimentaux. Ses quatre premiers considérés comme étant les plus achevés.

Lipsett était un cinéaste avant-gardiste. Sa manière d’utiliser une technique de collage et de jouer avec les images (toujours en noir et blanc) et la bande-son de manière non synchrone caractérise son œuvre du début des années 1960. Même si l’on retrouve une certaine part de représentation du réel et un caractère documentaire dans la plupart de ses films, ceux-ci demeurent très expérimentaux. C’est le cas de ses deux premiers films : Very Nice, Very Nice et 21-87. On y retrouve aussi une critique de la société, sorte de désenchantement de la vie moderne, plusieurs de ses angoisses et une part de spiritualité.

Souffrant de problèmes psychologiques graves depuis l’âge adulte, Arthur Lipsett s’est enlevé la vie en 1986. Il avait 49 ans.

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Liste de films qui rendent hommage à Arthur Lipsett :

Les journaux de Lipsett
Remembering Arthur
The Arthur Lipsett Project : A Dot On The Histomap

Les films d’Arthur Lipsett sur ONF.ca