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Voyage royal : le 1er grand succès de l’ONF

Films

À l’été 1951, le gouvernement canadien est avisé que la princesse Élisabeth (héritière du trône d’Angleterre) et son époux, le duc d’Édimbourg, visiteront le Canada un mois durant à l’automne. Comme, à l’époque, il n’y a pas de télédiffusion au pays, les Affaires étrangères chargent l’Office national du film d’enregistrer les événements pour la postérité.

La visite étant prochaine, il n’y a pas de temps à perdre. Arthur Irwin, nouveau commissaire du gouvernement à la cinématographie, accepte le défi. Il aspire à montrer que l’ONF peut produire un film prestigieux. Il veut aussi montrer que l’ONF a encore sa place. C’est que beaucoup de gens pensent désormais que l’ONF n’a plus de raison d’être. Ils ont le sentiment qu’il a joué un rôle important dans l’effort de guerre, mais qu’il n’a plus d’utilité. Irwin donne le feu vert et demande à ses producteurs de trouver des idées sur la meilleure manière de fixer cette grande visite sur pellicule.

On pense d’abord à produire un court métrage d’actualités dans le cadre de la populaire série En avant Canada, qui passe sur les grands écrans de la nation tous les mois depuis 1940. Tournée en noir et blanc, cette série est habituellement prévendue aux salles à prix fixe. Si l’ONF choisissait cette voie, il avait très peu de chance de tirer des revenus importants de cet événement, somme toute, rare.

Le choix d’un tournage en couleur

On a vite fait d’opter pour le tournage sur une pellicule 35 mm spéciale et de lancer le film en salles hors du cadre de quelque série que ce soit. Toutes les personnes engagées dans le projet savent que le film couleur rehaussera énormément la valeur de la production tout en garantissant un plus grand retentissement au Canada et à l’étranger. Le problème est qu’il n’existe pas beaucoup de techniques qui offrent une qualité de couleur satisfaisante. Le procédé technicolor est écarté car, outre qu’il est coûteux, il exige des caméras très encombrantes et des équipes techniques spécialement formées, ce qui exclurait que l’ONF ait recourt à ses propres caméramans. Mais le plus gros problème est que, pour donner de bons résultats, ce procédé exige un soleil radieux ou un éclairage très puissant. Au Canada, le temps automnal est très imprévisible et il est rare que le soleil resplendisse pendant plusieurs heures; or, sur le plan logistique, il est impossible d’installer de bons éclairages tout au long du parcours. Les caméramans de l’ONF ont entendu parler d’une pellicule expérimentale 35 mm mise au point par Kodak (procédé Eastmancolor) qui est sensée rendre les vraies couleurs même par temps couvert ou pluvieux. L’ONF communique donc avec Kodak et tourne quelques tests dont les résultats sont, de l’avis général, très satisfaisants.

L’ONF demande à plusieurs distributeurs s’ils sont intéressés par le film. La plupart se montrent réticents à l’idée de distribuer un film sur pellicule expérimentale et tous veulent voir les résultats avant de s’engager. Pour l’instant, l’ONF planifie que la visite tiendra dans un film de 20 minutes.

Le tournage, une opération très compliquée

Huit caméramans et une équipe de techniciens suivront la visite du couple princier de Montréal à Victoria, qui reviendra ensuite dans l’est jusqu’à Terre-Neuve (en faisant un détour rapide par Washington pour voir le président Truman). Puisque le procédé Eastmancolor ne s’utilise pas à l’intérieur sans un éclairage considérable, certains segments de la visite ne peuvent tout simplement pas être filmés. La seule séquence tournée en intérieur est une prestation du Royal Winnipeg Ballet à laquelle assiste le couple. À cette fin, l’ONF reçoit la permission d’installer plusieurs énormes projecteurs dans le hall.

Chaque partie du calendrier de tournage est planifiée dans les moindres détails et les caméramans prennent le train ou l’avion pour précéder la suite princière à chaque étape. Les pellicules exposées sont envoyées par avion à Ottawa, d’où elles sont rapidement acheminées à New York pour être développées aux laboratoires DuArt Film. Au bureau de l’ONF à Ottawa, les monteurs commencent le premier montage pour accélérer les choses. Le choix Eastmancolor s’avère le bon puisque sur 37 jours de tournage, 26 sont couverts, pluvieux ou neigeux! Tous ceux qui voient les premiers montages sont très impressionnés par la beauté des couleurs, qui est remarquable en toute circonstance. Si l’ONF avait opté pour le procédé technicolor, le tournage n’aurait fourni assez de matériel que pour un simple court métrage de cinq minutes.

La course pour terminer le film

La visite terminée, les monteurs ont 60 minutes de premier montage muet. Ils ne savent trop quoi couper parmi tant d’excellentes scènes pour ramener le film à 20 minutes. J.J. Fitzgibbons, président de la chaîne Famous Players, est invité à regarder cette version pour conseiller les monteurs. Il adore ce qu’il voit et recommande de ne rien couper, précisant qu’il présentera une version de 50 à 55 minutes dans toutes ses salles canadiennes à une condition : que le film soit prêt pour Noël, soit un mois plus tard.

L’ONF a donc un mois pour finir de monter le film, enregistrer la narration en français et en anglais, enregistrer la musique, faire le mixage, couper le négatif et faire les tirages. Un défi de taille qui exigerait au moins deux fois plus de temps. Travaillant jour et nuit, sept jours sur sept, tout le monde se met à la tâche pour sortir le film pour Noël. Toute la trame musicale est interprétée et enregistrée en une fin de semaine. La narration est enregistrée en trois jours et la copie zéro est approuvée quelques jours seulement avant le lancement.

Le lancement du film

Le 21 décembre, le film (qui dure 52 minutes) sort en primeur à Ottawa en présence du gouverneur général et d’autres éminents invités. Pendant le temps des Fêtes, il est présenté en anglais (sous le titre Royal Journey) dans 17 villes du pays, et en français à Montréal et Québec, et il reçoit des critiques dithyrambiques. Quelque 350 000 Canadiens et Canadiennes le voient dès la première semaine. Au bout de trois semaines seulement, le film avait enregistré des recettes brutes de plus de 250 000 $. Deux ans durant, succès fracassant, il joue dans 1249 salles du pays devant plus 2 millions de personnes. À l’époque, de tous les films jamais distribués au pays, c’est le long métrage le plus vu par la population canadienne.

La plupart des critiques sont positives, bien que quelques opinions divergent. Ainsi, le maire de Toronto semonce vertement l’ONF, car il est d’avis que sa ville n’a pas été assez représentée. Un sentiment qui trouve écho chez quelques personnes d’autres régions, qui ne sont pas passées au montage final. Beaucoup objectent aussi que certains commentaires dits par des « gens ordinaires » sont plutôt mièvres. En réalité, des acteurs et actrices ont prêté leur voix pour ces segments. Aujourd’hui, on constate nettement que le dialogue est la plus grande faiblesse du film.

Le film est un succès international

Le film est présenté en primeur américaine en janvier 1952 et prend l’affiche aux quatre coins des États-Unis, notamment à New York, où il tient l’affiche pendant huit semaines. Fait intéressant à signaler, à la demande du distributeur, United Artists, la version américaine est réduite à 48 minutes.

Le film remporte aussi beaucoup de succès au Royaume-Uni. Le couple princier ainsi que le Roi et la Reine voient le film et en sont très contents. La production est aussi présentée dans les cinémas de pays comme la France, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Suisse notamment. La production est consacrée film de l’année par le Palmarès du film canadien ainsi que meilleur documentaire par la British Academy of Film and Television Awards (BAFTA).

Au bout d’une année en salles, le film est offert, à la fin de 1952, sur le marché non commercial, où il poursuit une carrière florissante dans les écoles, les centres communautaires et les clubs philanthropiques. Il finira par être vu dans une quarantaine de pays. Il ressortira aussi en 1953, au couronnement d’Élisabeth II.

Le film passera à l’histoire comme le tout premier long métrage jamais tourné en Eastmancolor. Près de 60 ans plus tard, c’est ce que la plupart des gens remarquent en regardant le film : les couleurs sont tout simplement spectaculaires. Même si certaines séquences sont répétitives et que le dialogue est faible, il demeure un témoignage historique d’une époque différente. C’est le premier grand succès commercial de l’ONF et il a servi à montrer que l’Office national du film avait toujours sa place et pouvait réussir de grands projets.