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70 ans d’animation – 1re partie – Quand l’animation s’en va-t-en guerre

Films

Depuis septembre 2011, l’Office national du film et Aéroports de Montréal présentent une exposition de photos tirées des 7 films d’animation de l’ONF, qui se sont mérités un Oscar®. Présentée à l’Aéroport Montréal-Trudeau, dans le cadre du programme Aérogalerie, L’imagination comme bagage/The Inspired Imagination sera offert au public pour une durée d’un an. Cette exposition veut également souligner les 70 ans d’animation de l’organisme. En effet, c’est en 1941 que l’ONF commence à produire et à distribuer des films d’animation. Je profite donc de l’occasion pour revenir quelque peu sur l’histoire de ses débuts en animation.

Exposition L'imagination comme bagage à l'Aéroport Montréal-Trudeau

Exposition L'imagination comme bagage à l'Aéroport Montréal-Trudeau

Officiellement créé le 2 mai 1939, l’ONF a pour mandat de faire connaître le Canada à la population canadienne. Quand la guerre éclate, en septembre de la même année, son mandat est rapidement rajusté. L’organisme devra s’employer à faire connaître l’effort de guerre du Canada, et, surtout, encourager les Canadiens et Canadiennes à y participer. Dirigé de main de maître par l’Écossais John Grierson, cinéaste, producteur et père du mouvement documentaire anglais, l’ONF se lance dans la production et la distribution de documentaires de propagande destinés aux salles de cinéma, tant au Canada qu’à l’étranger. Il ne fait pas de doute, dans l’esprit de Grierson, que le documentaire reste le genre idéal pour communiquer les messages à la population. Toutefois, les campagnes de publicité pour la vente de bons de la victoire aux citoyens canadiens, destinés à financer l’effort de guerre du pays, va permettre l’éclosion d’un nouveau genre cinématographique à l’ONF : l’animation.

D’abord organisées par la Banque du Canada, les premières campagnes de février et de septembre 1940, connaissent beaucoup de succès, malgré des méthodes modestes – on  comptait seulement sur le porte-à-porte ainsi que sur la publicité dans les banques et les bureaux de poste du pays pour rejoindre les acheteurs. Mais en 1941, le gouvernement canadien, voyant que la guerre perdure et que les ressources financières manquent, décide de prendre les choses en main et de multiplier les moyens de rejoindre la population. Il crée le National War Finance Committee et toute une série de petits comités de financement locaux à la grandeur du pays (Saving War Committees). Il étend sa campagne publicitaire en produisant des affiches, des publicités pour la radio, les journaux et les magazines. Il décide également d’utiliser le cinéma comme outil de promotion. C’est ici qu’entre en jeu l’ONF.

Toutefois, l’organisme n’a pas encore de studio d’animation. Grierson a voulu, dès son arrivée en 1939, en installer un. Mais pendant les deux premières années de son mandat, il en a plein les bras avec la mise sur pied de deux séries de films documentaires de propagande pour les salles de cinéma (Canada Carries On et World in Action), les négociations de contrats de distribution au Canada, avec Columbia Pictures, et aux États-Unis, avec la United Artist; sans compter les jeux de coulisse avec le ministère du commerce, qui s’entête à garder deux producteurs publics de films, l’ONF et le Canadian Government Motion Picture Bureau (CGMPB). L’occasion est donc belle de se lancer dans l’animation, quand, en juillet 1941, le National War Finance Committee approche l’ONF pour ses campagnes. D’autant plus que l’épineux dossier du CGMPB est réglé. En effet, depuis, le 19 juin 1941, l’ONF est maintenant le seul producteur et distributeur du gouvernement canadien.

Une première réunion a lieu à Ottawa le 2 juillet 1941 entre les responsables du National War Finance Committee et l’ONF. À défaut de fournir des films produits par l’organisme qu’il dirige, Grierson propose de conclure une entente de coproduction avec le studio de Disney. La réputation du studio n’est plus à faire, ses productions restent largement connues du grand public, et ses délais de livraison sont habituellement rapides; le lancement de la campagne étant prévu pour décembre 1941. Le comité accepte. Disney réalise donc 4 films, de 3 à 4 minutes, mettant en vedette plusieurs de ses personnages, faisant la promotion des bons de la victoire. La facture total est de 20 000 $; ce qui, à l’époque, représentait une somme considérable.

Malgré quelques délais de livraison, un premier film, The Thrifty Pig, sort en novembre 1941. Les trois petits cochons sont au prise avec un loup portant la croix gammée. Les maisons de paille et de bois ne peuvent résister au souffle du loup nazi, mais celle construite avec les bons de la victoire reste debout. Le message est on ne peut plus clair : en achetant des bons de la victoire, vous contribuez à protéger le pays de la menace nazie. Seven Wise Dwarfs, le deuxième film, sort le mois suivant. Il met en scène les sept nains, qui sagement, abandonnent leur travail à la mine pour aller acheter des bons de la victoire. En janvier 1942, suivra All Together, où plusieurs personnages de Disney manifestent sur la colline parlementaire en faveur de l’achat de bons de la victoire. Donald’s Decision, le dernier film, sort également en janvier 1942. Le célèbre canard se demande s’il doit suivre sa bonne conscience, qui lui dicte d’acheter des bons de la victoire, ou la mauvaise, qui l’incite à garder son argent. Plus d’une centaine de copies de chacun des films circulent dans les cinémas du Canada et de la Grande-Bretagne. Ils sont ensuite intégrés aux programmes des circuits de distribution non-commerciaux. L’ONF n’obtient les droits de distribution des 4 films que pour une période de 5 ans. Étant donné que la guerre se termine en 1945, les droits des films ne seront jamais renouvelés. C’est ce qui explique qu’ils ne sont malheureusement plus disponibles aujourd’hui.

Grierson fait également appel à Philip Ragan, un cinéaste d’animation de Philadelphie, pour répondre à la demande du National War Finance Committee. Spécialiste d’une technique d’animation qui utilise des diagrammes, Ragan produira pour l’ONF, de 1941 à 1945, une trentaine de films, mettant en vedette la famille Plugger, expliquant comment les citoyens peuvent participer à l’effort de guerre. Et il sera largement question d’achat de bons de la victoire.

He plants for Victory de Philip Ragan (version anglaise)

Empty Rooms Mean Idle Machines de Philip Ragan (version anglaise)

Bien qu’en 1942, Disney produise un cinquième film, Stop That Tank!, un film d’entraînement pour la Défense national, la collaboration avec le géant américain s’arrête rapidement. En fait, Grierson a un autre projet en tête; celui d’attirer un cinéaste d’animation de grand talent. Un artiste qu’il a lui-même découvert à Glasgow, sa ville natale, au début des années 1930. Ce cinéaste, c’est Norman Mclaren. Je vous invite à découvrir son histoire dans la seconde partie de ce billet, qui sera publiée mardi prochain.

70 ans d’animation – 2e partie – Norman McLaren