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Le temps d’une chasse, vous connaissez?

Films

Par Marc St-Pierre, analyste, collection

Il y a de ces films que tout le monde connaît sans pourtant les avoir vus et de ces réalisateurs dont l’étoile brille au firmament du cinéma québécois, mais dont l’œuvre reste pourtant méconnue. C’est le cas du film que nous vous présentons aujourd’hui à la une d’ONF.ca, Le temps d’une chasse, et de son réalisateur Francis Mankiewicz. Petit neveu de Joseph L. Mankiewicz, réalisateur et scénariste prolifique d’Hollywood, notamment de All about Eve (1950), et de Herman J. Mankiewicz, co-auteur de Citizen Kane (1941), Francis Mankiewicz est le réalisateur du célèbre film Les bons débarras, scénarisé par l’écrivain Réjean Ducharme. Il a réalisé plusieurs films pour la télévision, mais il est surtout le réalisateur et le scénariste, parfois coscénariste, de cinq longs métrages de fiction. Emporté par le cancer à l’âge de 49 ans seulement, Francis Mankiewicz aura laissé une œuvre forte, personnelle, originale, marquée par les thèmes de l’enfance et de la famille : Le temps d’une chasse (1972), Une amie d’enfance (1978), Les bons débarras (1980), Les beaux souvenirs (1981) et Les portes tournantes (1988).

 

Parcours

Francis Mankiewicz est né à Shanghaï en 1944 de parents polonais et allemand. Sa famille, qui s’était installée en Chine afin de fuir le nazisme en Europe, émigre à Montréal en 1945. Francis fait ses études primaires et secondaires à Montréal et obtient ensuite un baccalauréat en géologie à l’Université de Montréal, en 1965. Il pratique quelque peu son métier de géologue, mais trouve que la discipline manque de vie. Déjà passionné par l’écriture et la photographie, il cherche un métier qui se rapprocherait plus des êtres humains. Il se rend compte que ses écrits ressemblent beaucoup à des scénarios de films. Peut-être peut-il tenter sa chance au cinéma, pense-t-il. Il propose un scénario à l’ONF. Malheureusement, on lui répond qu’il n’a aucune expérience en cinéma et on le renvoie chez lui. Il décide donc de faire des études de cinéma et s’inscrit à la London School of Film Technique. Il y étudie pendant deux ans et revient à Montréal en 1968, où il fait toutes sortes de petits boulots dans le domaine du cinéma.

Un court devenu long

En 1969, Jacques Godbout prend la tête du Programme français de l’ONF et subdivise la production en trois studios : animation, documentaire et fiction. C’est la première fois que l’ONF possède un studio de fiction. Godbout en profite pour y créer un programme destiné aux premières œuvres. C’est là que Francis Mankiewicz présente sa première idée de film. Il s’agit d’un court métrage sur le thème de la chasse. Il propose au responsable du programme, le cinéaste Jean-Pierre Lefebvre, de trouver deux autres cinéastes pour réaliser deux courts métrages sur le même sujet. Les trois films pourraient être regroupés et présenter trois points de vue différents sur la chasse. Lefebvre accepte de verser un peu d’argent à Mankiewicz afin qu’il travaille sur un scénario. Très vite le projet prend de l’ampleur et devient un long métrage. Le programme établit un budget de 125 000 $, ce qui dépasse de beaucoup les budgets modestes habituellement réservés aux films des « Premières œuvres ». Mankiewicz veut tourner le film en 35 mm. Il demande six semaines de tournage. Le Programme est prêt à lui en accorder trois et le film devra être tourné en 16 mm. Contre toute attente, Mankiewicz, qui juge que les risques de rater le film, avec seulement trois semaines de tournage, sont trop grands, refuse de réaliser le projet. Le temps d’une chasse devra attendre.

Le temps d’une chasse

Le projet reste sur les tablettes pendant presqu’un an. En 1971, Pierre Gauvreau, qui vient tout juste d’être nommé producteur à l’ONF, propose de produire le film. mais au studio Fiction cette fois. Mankiewicz aura ses six semaines de tournage et pourra tourner le film en 35 mm couleur. Le budget initial est de 175 000 $, mais la production ne peut investir que 150 000 $. Au lieu d’accepter la coupure, Mankiewicz propose une façon nouvelle, totalement étrangère à l’ONF à l’époque, de financer les 25 000 $ manquant. Il convainc le distributeur Cinépix et Radio-Canada de verser le montant sous forme d’avance sur la distribution. Après quelques hésitations, l’ONF finit par accepter une aide de l’extérieur pour financer un de ses films. Cette manière de faire deviendra vite la règle. Bientôt, tous les films de fiction produits par le studio Fiction bénéficieront d’une telle aide. C’est le cas notamment de IXE-13. Le temps d’une chasse est présenté au festival de Venise en 1972, où il reçoit un très bon accueil. Il sort en salle à l’automne de la même année. Il tient l’affiche six semaines au cinéma Parisien à Montréal. La critique est très favorable, mais le public peu nombreux. Le film obtient néanmoins trois « Etrog » au Palmarès du film canadien (l’ancêtre des Prix Génie), dont un prix spécial du jury à Francis Mankiewicz. Malgré un accueil mitigé du public, Le temps d’une chasse confirme le talent du cinéaste pour l’écriture, la mise en scène et la direction d’acteur.

Je vous invite à voir ou à revoir Le temps d’une chasse. Le film raconte l’histoire de trois hommes, simples ouvriers d’un quartier populaire de Montréal, et d’un enfant partis à un weekend de chasse. Véritable métaphore sur la condition masculine, la quête d’identité, thème si cher au cinéma québécois, cette fin de semaine de chasse, qui tournera au tragique, met en scène des personnages authentiques, interprétés par des acteurs de grand talent. Il faut voir la performance de deux comédiens immenses, aujourd’hui malheureusement disparus, Guy L’Écuyer et Luce Guilbeault. Bon cinéma! Et j’insiste, car il s’agit bien ici de cinéma!