Tournée ONF: Timmins, Ontario

Tom Perlmutter, président de l'ONF

Nous n’étions pas certains que notre vol atterrisse, en raison du mauvais temps, mais nous nous sommes finalement rendus à Timmins sains, saufs et souriants. Sur place, le temps est brumeux et doux, pour une journée d’octobre à Timmins, et je passe une partie de l’après-midi à arpenter les rues de la ville pour me mettre un peu dans l’ambiance et tirer quelques photos. En autres faits saillants, je visite une boucherie polonaise, tenue par une dame formidable qui me fait goûter à toutes sortes de produits, dont un beef jerky maison tout à fait génial, puis je rencontre, tout à fait par hasard et en pleine rue, Harry Snowboy, un guérisseur traditionnel cri de Chisasibi, au Québec, qui me parle longuement de son travail dans sa communauté et du livre qu’il vient de publier. En nous quittant, il insiste pour que son ami nous prenne en photo. « Les photographes, vous n’êtes jamais sur aucune photo », nous dit-il. « Ce n’est pas juste. »

Le soir venu, nous nous retrouvons au Centre culturel La Ronde, où la rencontre avec Tom doit se tenir. Le directeur du centre, Ludger Cloutier, nous donne le grand tour de cet édifice de 3 étages entièrement dédié à la langue française et la culture franco-ontarienne. Nous visitons une grande salle de réception, où se tiennent mariages et concerts, et où les gens se rassemblent tous les lundis et mercredis pour des parties de bingo en français. Plus loin, dissimulés derrière une vitre sans tain, nous observons des jeunes filles du groupe Dansons La Ronde exécuter quelques pliés à la barre, dans la salle de danse. « On remarque qu’il est très important pour les parents que leurs enfants fassent des activités en français, » nous dit Ludger Cloutier. « Le français se porte bien à Timmins », ajoute-t-il.  Il nous explique que la ville est l’une des seules communautés de son genre où les francophones peuvent étudier en français de la garderie à l’université, sans avoir à quitter la ville ou à fréquenter des institutions bilingues. « Ce n’est pas rien », dit-il. « On en est fiers. »

Dans la salle où Tom reçoit ceux venus le rencontrer, j’assiste pour la première fois à sa présentation. Juxtaposant extraits de sa biographie et extraits de films de l’ONF, celle-ci m’a à la fois surprise et émue. Aucune histoire n’est banale, mais celle de Tom, fils d’une survivante d’Auschwitz, émigré à Montréal en bas âge en tant que réfugié, et éventuellement devenu citoyen canadien, puis président de l’Office National du Film du Canada, sort vraiment de l’ordinaire. La trame narrative de son histoire, entrecoupée d’extraits de nos films, suit le thème de l’identité, de l’élaboration d’un chez-soi et du rôle joué par le partage de nos récits, cet incomparable ciment social. De son histoire à lui, à la fois triste et drôle, et partagée si humblement, Tom nous amène à réfléchir à nos histoires, à nous tous.

Après la rencontre, je réalise que je n’ai pas été la seule à être touchée. Sylvain Lacroix, directeur général de l’Alliance de la francophonie de Timmins, dont le siège se trouve au Centre culturel La Ronde, prend le micro. L’un des clips que Tom a inséré dans sa présentation est un essai-photo issu du projet PIB, lequel aborde le sujet du lock-out de la Grant, une entreprise de bois d’œuvre de Timmins dont les 105  employés sont sans travail depuis plus de 5 ans. « C’était des images fortes, » dit Sylvain, visiblement ému. « Notre lock-out oublié… C’est fou pareil que ça prenne des gens de Toronto ou de Montréal pour nous rappeler ce lock-out là. Ces histoires importent. Ça se passe sous notre nez et je l’avais moi-même oublié. »

Harry Snowboy, guérisseur traditionnel cri de Chisasibi, et moi

Un homme assis près de lui s’exprime ensuite. Professeur de psychologie à l’université, il raconte que lorsqu’il était lui-même étudiant, pensionnaire au collège, les films de l’ONF étaient leur seul divertissement, le samedi soir. « On n’était pas toujours contents. On se disait ‘ah non, pas encore du parlage’, on aurait préféré des films d’Elvis Presley. Mais c’était toujours instructif. Ça a planté des graines qui ont pris racines. Des films sur la colonisation du Nord, mes premiers contacts avec Félix Leclerc… C’est bon d’avoir à surmonter quelque chose pour apprendre. Se forcer à faire un effort. » Il ajoute que depuis lors, voir le logo de l’ONF suscite chez lui une forte réponse émotive. « En tant qu’enseignant, il est peut-être important de sortir nos ‘vieilleries’. On manque de courage. Il faut dire ‘écoute ça, c’est pas juste du parlage’. Si l’on vient nous chercher par le fil du cœur, il y a des choses qui émergent tranquillement », dit-il.