Le bon, la brute et le truand

Films

Par Marc St-Pierre, analyste, collection

Imaginez un western qui se passe dans les cours, les hangars et la ruelle d’un quartier populaire de l’Est de Montréal. Imaginez un film de cow-boys où Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach sont remplacés par des enfants de ce même quartier; où Blondie, le bon, Angel Eyes, la brute et Tuco, le truand deviennent Gogi, le bon, Mike, le beau et La morue, le méchant. Imaginez une époque. Juillet 1973. Une autre époque. Disparue. Pas mieux, pas pire. Là où les ti-culs du « boutte » n’avaient d’autre choix que de traîner dehors toutes les journées d’été. Un été d’à peine deux mois, qui, pourtant, leur paraissait durer une éternité.

Jouer aux cowboys

Imaginez ces mêmes ti-culs affublés de casques de cow-boys, armés jusqu’aux dents de revolvers et de carabines… de plastique. Imaginez un soleil de plomb. Des cordes à linge qui courent de poulie en poulie, de poteau en poteau, qui s’entrecroisent, s’entremêlent, inextricables, comme des toiles d’araignée. Des draps suspendus, qui battent au vent, des bas alignés comme des chauves-souris perchées la tête en bas, des t-shirts, des chandails, des jeans, des linges à vaisselle, qui sèchent et resèchent, oubliés. Imaginez des clôtures de bois, de « frost », craquées, trouées, éventrées, des hangars de tôle, rouillés, bosselés, des murs de ciment, lézardés, des escaliers qu’on monte et remonte, deux marches à la fois, pressés d’aller jouer, d’aller dîner, un char mal « parké », quand les voitures étaient grosses comme des bateaux. Imaginez des rires d’enfants, des cris, des mots qui résonnent « paow », « paow », « j’tai eu », « t’é mort ». Imaginez Paow, paow, t’é mort!

Souvenir d’enfance

C’est notre nouveauté cette semaine à la une d’ONF.ca. Un court métrage de fiction écrit et réalisé par Robert Poirier, son premier film à l’époque. Il fera par la suite surtout du montage et du son. Désireux de faire un film sur des jeunes qui jouent aux cow-boys dans la ruelle, comme il le faisait quand il était jeune, le cinéaste propose au producteur Jacques Bobet un scénario étoffé, mais avec très peu de dialogues. Il a envie de travailler avec des comédiens amateurs, des jeunes d’un quartier populaire, qui joueraient, à partir d’un canevas bien établi, des dialogues improvisés. Le projet séduit tout de suite le producteur et le comité du Programme français, qui recommande, en mai 1973, sa réalisation. Il cadre parfaitement avec la série Toulmonde parle français, que le studio C, dirigé par le producteur Jacques Bobet, prépare à ce moment-là.

Un succès en salle

Poirier décide de planter son décor dans une ruelle du quartier Hochelaga-Maisonneuve entre les rues Valois et Nicolet. Quelques semaines avant le tournage, on rencontre plusieurs jeunes du quartier; une dizaine d’entre eux seront retenus pour interpréter les personnages du film. Le tournage a lieu du 3 au 23 juillet 1973. Le studio prévoit lancer le film à l’automne 1974 avec tous les autres de la série, mais la distribution s’aperçoit que plusieurs distributeurs en salle montrent de l’intérêt pour le film. On décide alors de le retirer de la série et d’opter pour une distribution commerciale. Originalement tourné en 16 mm, le film est gonflé en 35 mm afin de répondre au standard des salles de cinéma. Il sera projeté dans une dizaine de villes de la province, dont Montréal, Québec, Drummondville et Sherbrooke, pour ne nommer que celles-là, pendant toute l’année 1975. C’est à Montréal qu’il connaît le plus de succès, tenant l’affiche 4 semaines au Parisien et 12 au Séville. Pas mal pour un court-métrage pour enfants d’à peine 20 minutes, présenté en première partie de programme! Il reprendra l’affiche dans plus d’une trentaine de villes au Québec entre 1976 et 1980.

Fort de ce succès en salle, Paow, paow, t’é mort! est devenu, au fil des ans, un film-culte. Je vous invite à le voir ou à le revoir pour la fraîcheur des dialogues, la spontanéité des jeunes interprètes ou simplement pour vous rappeler vos étés d’enfant, où p’tit gars ou p’tite fille (oui, il y a des filles dans le film), vous jouiez dans les ruelles et les rues de votre quartier.