Evelyn Lambart, première femme cinéaste d’animation au pays

Avec le lancement cette semaine sur ONF.ca du film Onze moments animés avec Evelyn Lambart  (2017), de Donald McWilliams, pour souligner la Journée internationale des femmes, l’occasion est belle de revenir sur le parcours de cette artiste exceptionnelle. Première femme cinéaste d’animation au pays — elle sera la seule à l’ONF pendant près de vingt-cinq ans —, Evelyn Lambart connaîtra une carrière prolifique marquée par la passion et l’invention.

Une enfance difficile

Dès l’âge de six ans, Evelyn commence à éprouver des problèmes d’audition. La situation se dégrade rapidement, et en quelques années, elle devient presque sourde. Ses parents l’orientent vers le dessin et la peinture, des occupations qui ne font pas appel à son sens de l’ouïe.

Elle développe un goût et une habileté remarquable pour ces deux formes d’art, aptitude qui lui servira grandement plus tard. Mais l’enfance est une période difficile pour elle. Elle n’a pas accès à un appareil auditif et ses professeurs ne tiennent pas compte de son handicap.

Elle est vite isolée de ses camarades de classe et se sent exclue de la société. Elle se jure pourtant de ne pas se laisser écarter ainsi, de trouver un travail plus tard, de ne jamais se marier et de vivre pleinement sa vie! C’est à l’ONF qu’elle trouvera sa place au soleil.

Regardez Onze moments animés avec Evelyn Lambart, de Donald McWilliams :

Onze moments animés avec Evelyn Lambart, Donald McWilliams, offert par l'Office national du film du Canada

Ses débuts à l’ONF

En 1939, à la demande du gouvernement canadien, John Grierson fonde l’ONF et installe ses bureaux à Ottawa, la ville natale d’Evelyn. La guerre éclate quelques mois plus tard et l’organisme se met rapidement à la production de films de propagande. Alors que tout est à faire et tout est à inventer, Grierson ouvre les portes de l’institution à de nouveaux talents canadiens.

C’est dans ce contexte qu’Evelyn s’y présente en 1942 pour solliciter un emploi, avec en poche un diplôme de l’Ontario College of Arts. Grierson lui offre la possibilité de rejoindre les rangs d’une petite équipe d’animateurs dirigée par Norman McLaren. Elle travaille d’abord aux titres, mais s’avère peu douée pour cette tâche. On lui propose donc d’animer les cartes géographiques qui apparaissent dans les documentaires de la série The World in Action. Elle utilise la technique de la peinture sur verre et devient rapidement une véritable virtuose de cette méthode de travail.

Après la guerre, elle réalise son premier film, La carte impossible (1947), un court métrage éducatif dans lequel elle illustre avec brio la difficulté, voire l’impossibilité de représenter avec exactitude la carte du monde sur une surface plane, un problème auquel elle avait maintes fois fait face lorsqu’elle peignait des cartes géographiques sur verre.

La carte impossible, Evelyn Lambart, offert par l'Office national du film du Canada

La collaboration avec Norman McLaren (1944-1965)

Pendant plus de vingt ans, elle travaille en étroite collaboration avec Norman McLaren. Elle est d’abord son assistante, puis devient rapidement coréalisatrice des projets que les deux artistes élaborent ensemble, tant la complicité est grande entre eux. McLaren lui doit beaucoup.

Evelyn est guidée par un sens pratique hors du commun et dotée d’une étonnante dextérité, deux qualités qui font d’elle une collaboratrice indispensable. Elle coréalise avec McLaren les excellents films Rythmetic (1956), Lignes verticales (1960), Lignes horizontales (1962) et Mosaïque (1965). Mais c’est Caprice en couleurs (1949) qui reste, sans nul doute, leur plus grand film!

Caprice en couleurs, Evelyn Lambart et Norman McLaren, offert par l'Office national du film du Canada

Durant cette période, elle se charge également de l’animation du film sélectionné aux Oscars® Il était une chaise (1957), de Norman McLaren et Claude Jutra. Elle travaille aussi à l’animation du Merle (1958), un petit bijou dans lequel elle utilise le papier découpé, une technique qu’elle privilégiera plus tard dans ses propres films.

Elle contribue au développement de l’animation en stéréoscopie (3D) en travaillant sur Now Is the Time (1951), Around Is Around (1951) et Twirligig (1952), de McLaren. Enfin, elle aide ce dernier à développer un système de fiches pour le son synthétique et met au point un appareil pour photographier les notes synthétiques.

Ses propres films

À la fin des années 1960, elle se consacre entièrement à ses propres réalisations. Elle crée de magnifiques films pour enfants tout en finesse et en couleurs! Elle a recours à l’animation de papier découpé — une technique complexe qui lui permet non seulement de faire bouger avec précision ses personnages, mais aussi de leur faire exprimer toutes sortes d’émotions.

Elle assume toutes les étapes de création de ses films : composition de l’histoire, conception des personnages, peinture, dessin et animation sous la caméra. Mentionnons entre autres Fine Feathers (1968), The Hoarder (1969) et Mr. Frog Went A-Courting (1974).

En 1974, elle se retire dans sa maison de campagne à Knowlton, en Estrie, après avoir travaillé pendant plus de trente ans à l’ONF. Loin de la compagnie des hommes, à laquelle elle préfère celle des plantes et des animaux, elle réalise ses deux derniers films, Le lion et la souris (1976) et Le rat de maison et le rat des champs (1980). Elle meurt en 1999 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Le lion et la souris, Evelyn Lambart, offert par l'Office national du film du Canada

Une artiste à part entière

La contribution d’Evelyn Lambart au cinéma d’animation d’ici est majeure. Première animatrice au Canada, elle a rendu possible la présence des femmes dans un milieu où, encore aujourd’hui, les hommes restent majoritaires. Artiste douée, cinéaste passionnée et inventive, elle laisse une œuvre qu’on a trop souvent associée à celle de Norman McLaren. Il est maintenant temps de lui accorder toute la place qui lui revient!