Briser le silence | 4 questions au cinéaste Karl Lemieux

Films

Le film Ondes et silence mélange le montage expérimental et le reportage documentaire pour aborder le phénomène complexe de l’hypersensibilité aux ondes. Pour souligner la mise en ligne gratuite du court métrage qu’il a coréalisé avec David Bryant du groupe Godspeed You! Black Emperor, le cinéaste expérimental Karl Lemieux (Maudite Poutine, Mamori) nous explique les techniques inusitées de tournage et de montage qu’il a utilisées.

Karl Lemieux

Karl Lemieux

ONF : À quoi ressemblait le travail, d’un point de vue technique?

Karl Lemieux : Pour ce film, on a fait trois tournages décalés sur une période d’un an et demi. Après, il s’agissait de prendre les images filmées sur du 16mm et de les développer à la main. Je me suis arrêté sur une technique qui date de la fin du 19e siècle, inventée en 1896, soit le bleach etching. C’est un type de grattage qui a été repris par le photographe français Jean-Pierre Sudre dans les années 1960. C’est une variation sur la recette du bleach etching sous le nom de mordançage. J’avais loué une chambre noire chez Main Film et j’y ai fait un mois de développement à la main pendant la semaine la plus chaude de l’été. Normalement, je fais ça chez nous ou à l’atelier, mais là ça prenait vraiment une salle, un costume complet, des lunettes de protection, deux masques à gaz. Parfois, j’ouvrais la bouteille d’acide et je pleurais des yeux en dessous des lunettes et du masque. En tout, le processus a pris un mois de développement. On s’attendait parfois à des trucs cool qui ne se sont pas produits, et y a des choses auxquelles je ne m’attendais pas qui sont sorties et qui étaient magnifiques. Transformer la surface de ce qui avait été filmé, pour transformer l’invisible en visible.

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ONF : Comment est-ce qu’on approche un tel sujet, esthétiquement? D’un point de vue éditorial?

KL : Dans ce cas-ci, le film est construit sur des entrevues. Le témoignage des intervenants se trouve la base du film. On voulait éviter les talking heads du format documentaire. On a plutôt pris des images, des portraits, l’environnement… pour habiller le tout.

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ONF : Ce film est-il en continuité avec votre travail expérimental ou s’agit-il d’une rupture stylistique?

KL : À peu près tous les films que j’ai réalisés sont faits en film sur pellicule. J’ai utilisé beaucoup de techniques au fil des ans. J’ai peint à la main sur pellicule, j’ai brulé des coins de bandes, etc. Pour Ondes de silences, ce sont des techniques que je n’avais jamais utilisées avant. Ce qui est différent surtout, c’est l’approche documentaire. Ce que je faisais avant, c’est essentiellement de la peinture en mouvement. Ici, on a quelque chose d’informatif en plus du travail de l’image.

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ONF : Comment avez-vous abordé un sujet aussi délicat que l’hypersensibilité aux ondes?

KL : C’est un sujet dont on a beaucoup parlé dans les dernières années. Et c’est mal compris. C’est quelque chose qu’on a trouvé tout de suite vraiment fascinant. On a travaillé avec une recherchiste pour le film. On ne savait vraiment pas à quoi s’attendre. À notre grande surprise, on a rencontré des gens avec une forte intelligence : une écrivaine articulée qui a fait beaucoup de recherche et de lecture sur le sujet, qui a déjà écrit pour le Washington Post et qui a publié quatre à cinq livres, une autre intervenante qui est architecte… On n’essaie pas de prouver si c’est vrai ou pas ce qu’ils vivent, ce qui est palpable, c’est vraiment leur souffrance. Ce sont des gens qui ont pris des années avant de comprendre ce qui leur arrivait. C’est une maladie reconnue en Suède, maintenant en France aussi, mais pour le reste du monde, il s’agit d’une maladie mentale… c’est très délicat. On ne vient pas dire si c’est vrai ou non. On a partagé leur expérience de vie, on était là dans l’écoute et la compassion.

Voyez le court métrage Ondes et silence gratuitement sur ONF.ca.

Ondes et silence, , offert par l'Office national du film du Canada