Pierre Maheu : Intégrité ti-pop et sac de découchage

Films

Du 16 au 18 août 1969, Frank Zappa et les Mothers of Invention firent un arrêt à Montréal pour une série de cinq concerts à Terre des Hommes. Les Mothers n’étaient pas à leur première visite dans la métropole. Deux ans auparavant, le cinéaste Robin Spry avait convaincu la troupe de Zappa d’enregistrer à Montréal une bande sonore originale pour son court métrage Ride for Your Life, qui avait pour sujet le motocycliste Mike Duff.

Durant l’une des performances des Mothers à Terre des Hommes, un orage éclata. Paul Chamberland, poète, cofondateur de la revue Parti pris et fervent de l’expérimentation communale, laissa un jeune homme s’abriter sous son parapluie.  Âgé d’une quinzaine d’années, l’adolescent était le fils d’un dénommé Claude Lachapelle, un col bleu dont le parcours allait bientôt marquer l’œuvre d’un autre fondateur de Parti pris : l’écrivain, réalisateur et producteur Pierre Maheu.

parti pris

Le groupe de Parti pris en 1964 (photo : Maclean’s)

 

Né à Montréal, le 12 août 1939, Pierre Maheu est l’un des intellectuels québécois issus de la Révolution tranquille dont le parcours professionnel se trouva très tôt indissociable des enjeux politiques et culturels de son époque. Membre de la première cohorte de Parti pris, fasciné par la question nationale québécoise, Maheu s’intéressa à un certain aspect de la culture « né pour un p’tit pain », le « ti-pop ».

Inventeur et principal théoricien du « ti-pop », l’intellectuel en donnait une définition en 1966 :

Qu’est-ce donc que TI-POP? Eh bien, le TI, c’est Québec, comme dans « Chez Ti-Jean Snack Bar », « Ti-Lou Antiques », ou tout simplement comme dans « Allô, ti-cul ». Et le POP, c’est si on veut, le Pop Art. Mais il ne s’agit pas spécialement d’art. C’est plutôt d’une culture qu’il s’agit, notre vieille culture, qui se mérite bien le titre de Culture Ti-Pop. Le Ti-Pop, c’est une attitude; fondamentalement, elle consiste à donner valeur esthétique aux objets de la culture Ti-Pop. Vous y êtes? Un Sacré-Cœur en carton tout sanglant, avec la mention « Pourquoi me blasphémez-vous » […]

Au cœur d’un pan de la vie culturelle d’une époque taquinée par des idées d’un Québec laïque, socialiste et indépendant, Maheu effectuera des apparitions dans Jusqu’au cou (Denis Héroux, 1964) et dans Le chat dans le sac (Gilles Groulx, 1964), avant d’explorer la misère de la classe ouvrière québécoise, en produisant notamment Cap-d’Espoir de Jacques Leduc et le désormais célèbre On est au coton, de Denys Arcand – également collaborateur de Parti pris durant un moment.

Le chat dans le sac, Gilles Groulx, Office national du film du Canada

On est au coton, Denys Arcand, Office national du film du Canada

Entre 1965 et 1969, il signera, à titre de directeur de la création française, quelques-unes des grandes campagnes publicitaires de l’époque : Expo 67, Air Canada, La Banque Royale,  Molson.

Bien que Maheu fut un proche de la maison d’édition Parti pris qui succéda à la revue et coucha entre deux couvertures les premiers écrits strictement jouals (Le cassé, de Jacques Renaud, Le cabochon, d’André Major, etc.), rien dans son parcours n’allait laisser une empreinte aussi forte de la dépossession que son film Le Bonhomme.

En fait, peu d‘images du cinéma documentaire québécois ne révèlent autant le déchirement et la souffrance que celles du Bonhomme; à croire qu’en Claude Lachapelle et son couple dysfonctionnel, Maheu avait trouvé l’emblème d’une désormais pétulante province tentant de rattraper le décalage avec son époque. Un dîner de cons entre la contre-culture, le prolétariat et la crise de la quarantaine.Le Bonhomme_515

Viens, un nouvel homme va se lever

Présenté comme une capsule documentaire captant une période de transition dans la vie de Claude Lachapelle, Le Bonhomme documente le départ vers la vie en commune de cet ancien chauffeur d’autobus.

Mise en corps fracturée du vers de Miron « je suis arrivé à ce qui commence », Claude n’est cependant pas le défricheur de cette nouvelle vie qu’il croit s’offrir. Son passé de marin et une bonne partie de la jeunesse se sont envolés dans l’alcool, le haschich et la misère incarnée par son appartement minable de Saint-Henri, qu’il partage avec sa femme Yolande et ses neuf enfants.

Lachapelle se verra néanmoins bientôt membre à part entière d’une communauté au sein de laquelle la génération de ses enfants aurait peut-être été  destinée.

Le Bonhomme 8

Se baigner les pieds dans le lac de Dieu

Dans un reportage signé Robert Lévesque, publié en 1973, Paul Chamberland parlait de Claude Lachapelle comme de l’homme qui tout d’un coup s’était mis à fréquenter la commune avec ses enfants, ses pipes et son haschich, afin de « réapprendre à faire l’amour avec les arbres » et à se « baigner dans le lac de Dieu ».

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La cruauté de la situation familiale dépeinte, exprimée par des phrases de Yolande, comme ; « Si j’avais du courage, ça ferait longtemps que j’t’aurais tué! », n’a d’égale que les autres répliques assassines utilisées par celle-ci pour décrire le nouvel entourage de son mari : « La barbe longue, les cheveux longs et la graine sale! »; des dialogues  qu’on imaginerait sortant tout droit du roman de Victor-Lévy Beaulieu, Un rêve québécois, publié l’année de la sortie du film.

Entrecoupé d’extraits d’une conférence de Lanza Del Vasto et de scènes montrant Claude à moto – Lachapelle en Easy Rider, le Peter Fonda de la soupane –, Le Bonhomme bénéficie aussi d’une trame sonore signée Red Mitchell et d’une cinématographie remarquable que l’on doit à Martin Duckworth.

Volonté de retrait et désir de fondation

Peu après le tournage du film, la volonté de Maheu d’étudier « l’écologie humaine » le mena lui aussi à s’exiler en commune, à Morin-Heights, pour une période de près de cinq ans.

En 1976, il réalisera pour l’ONF L’interdit, un long métrage documentaire controversé, levant le voile sur la commune du psychiatre Roger Lemieux, dont les « patients » schizophrènes sont des « invités » avec qui Lemieux se permet des contacts intimes… pour parvenir à leur guérison.

L'Interdit, Pierre Maheu, Office national du film du Canada

De plus en plus fasciné par la mort, Maheu partira pour l’Égypte à l’hiver 1978, afin de travailler sur un livre au sujet de l’au-delà et de l’immortalité.

Mandaté en 1979 par Conceptat inc. pour rédiger une partie du Livre blanc sur l’avenir constitutionnel du Québec du Parti québécois, il se verra offrir un poste de professeur de littérature à l’Université du Québec à Montréal quelques mois plus tard.

Le 3 septembre 1979, Maheu meurt dans un nébuleux accident de voiture. Ses proches confirmeront qu’aucune trace de freinage ne fut retrouvée sur le chemin qui menait au pylône contre lequel s’écrasa sa voiture.  Il avait 40 ans.

Dans la préface du livre Un parti pris révolutionnaire, publié en 1983, Paul Chamberland écrit : « Je n’ai jamais connu personne d’aussi entier. Un lion. Un rocher. Un buisson ardent. »

Suggestions de films :

Suggestions de livres :

  • Pierre Maheu, Un parti pris révolutionnaire (Éd. Parti pris, 1983)
  • Parti pris, une anthologie (Éd. Lux, 2013)
  • Victor-Lévy Beaulieu, Un rêve québécois – Œuvres complètes de VLB, tome 7 (Éd. Trois-Pistoles, 1996)
  • Carmel Dumas, Montréal Show Chaud (Éd. Fides, 2008)
  • Sean Mills, Contester l’empire – pensée postcoloniale et militantisme (Éd. Hurtubise, 2011)

Ralph Elawani est l’auteur d’une biographie de l’écrivain et cinéaste Emmanuel Cocke, intitulée C’est complet au royaume des morts (Tête première, 2014). Il a signé Les marges détachables (Poètes de brousse, 2014), un essai sur la contre-culture au Québec, et a collaboré à l’ouvrage Bleu nuit : histoire d’une cinéphilie nocturne (Somme toute, 2014), ainsi qu’à Satanic Panic: Pop-Cultural Paranoia in the 1980s (Spectacular Optical, 2015). Il collabore régulièrement à des revues, blogues, webzines et événements qui touchent de près ou de loin à ses champs de recherche (Spirale Web, VICE/Noisey, Exclaim!, À l’essai, etc.). Elawani prépare un premier roman, ainsi qu’un court documentaire interactif sur la contre-culture à travers les pratiques d’écriture de Patrick Straram. Il est candidat à la maîtrise en études littéraires, à l’UQAM.