Le «slow web» : un remède au cancer du temps?

Interactif

Le studio interactif de l’ONF ouvre sa boîte crânienne pour vous dévoiler ce qui se passe à l’intérieur. À quoi pensons-nous? De quoi parlons-nous? Qu’est-ce que nous aimons? Qu’est-ce qui nous donne du fil à retordre? À travers la plume et le pinceau de Valérie Darveau, chargée d’édition du studio, nous publierons chaque mois un billet sur un sujet auquel nous réfléchissons, et surtout, sur lequel nous voulons échanger avec vous.

L’année dernière, ma chère collègue Perrine m’a transmis le feu du tricot. Elle se tricote des trucs incroyables. Sérieusement je pense qu’on devrait lui décerner un doctorat honoris causa en tricot tellement elle est bonne. Moi j’en suis encore à l’étape d’une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Tout ça pour dire que quand une rage de tricot me prend, je traîne mes aiguilles et ma laine partout, même dans le bus. C’est fou à quel point les gens te parlent quand tu tricotes. «Oh que c’est beau de voir la jeunesse poursuivre les traditions!» ou bien «Oh ben joualvère! J’ai vu personne tricoter depuis ma grand-mère quand j’étais petit!» Mon niveau d’interaction avec des êtres humains en chair et en os monte de 100% quand je tricote. Ou est-ce simplement quand je n’ai pas les yeux absorbés par mon fil Instagram?

Notre téléphone est devenu presque une extension de notre bras, de notre personne. C’est la nouvelle cigarette; dans un temps d’arrêt, comme en attendant l’autobus, on le sort presque automatiquement. C’est une machine constamment en manque d’attention, qui nous aide parfois à gérer notre temps, ou à le tuer quand on en a trop. Il s’infiltre dans tous les degrés d’intimité de notre vie. Que celui qui n’a jamais regardé son fil Facebook aux toilettes me jette la première pierre.

Bref.

On a décidé de se pencher sur notre incapacité chronique à ne rien faire avec Le cancer du temps, une application-jeu-fable-poético-interactive. Eh oui, la tentation de la mise en abyme était trop grande, alors vous allez devoir vivre l’expérience… sur votre téléphone! Elle est disponible sur iPhone et Androïd. On aime ça, les paradoxes.

Le sujet du temps… dans l’air du temps

Ce n’est pas la première fois qu’on parle du temps. Le Journal d’une insomnie collective abordait aussi le sentiment anxiogène que l’on peut développer par rapport à lui. Si vous avez vu le projet, on y agrégeait en direct les tweets qui contenaient le hashtag #insomnie ou #insomnia. Ça n’arrêtait plus de tweeter. Notre anxiété par rapport au temps est intimement liée à la technologie.

En cette époque du Web, des réseaux sociaux, du direct, de l’information en continu, on est peut-être rendu à un moment où nous avons tellement été stimulés et bombardés qu’on tente du mieux qu’on peut de renverser la vapeur. C’est comme si nous nous poussions à bout depuis des décennies, que nous faisions de nous-mêmes des êtres de plus en plus performants, productifs et connectés, mais que nous étions aujourd’hui au bout du rouleau.

À l’instar du «slow food», le mouvement du «slow web» s’organise tranquillement depuis quelques années. «Le Web tel qu’il est actuellement, c’est comme un buffet de la gratification instantanée!», rigole Dominic Turmel, directeur artistique du projet. J’aime l’image. La philosophie du «slow web» aimerait que l’utilisateur puisse profiter des bénéfices du flot d’informations en direct, sans devoir en être l’esclave. L’enjeu est de proposer des solutions pour rétablir ou rééquilibrer notre rapport à ce qui est actuellement le «fast web». Et par solution, je ne crois pas qu’ils parlent d’une nouvelle application pour gérer notre agenda plus efficacement, mettons. 

Est-ce que ce cette philosophie changera le Web lui-même? Peut-être… mais je suis sceptique. Ça a cependant le potentiel d’influencer notre rapport à celui-ci. Vous en pensez quoi d’ailleurs, de ce mouvement? 

Une application pour apprivoiser l’ennui

Illustration tirée de l'application. Par Samuel Boucher de chez Ko-op Mode.

Illustration tirée du projet Le Cancer du Temps, par Samuel Boucher de chez Ko-op Mode.

Si vous êtes comme moi lorsque j’ai fait un premier tour sur Le cancer du temps, vous voudrez aller vite pour voir les différents tableaux du projet, et appuierez partout pour tester la patente. Même moi je me trouvais énervée et j’avais envie de me dire de relaxer. Ça me renvoyait une image de moi-même, de mon rapport au Web et à la technologie qui en est une de rapidité, d’impatience. En fait, dans le top 2 des choses qui me gossent le plus, je dirais qu’un site qui ne charge pas assez vite vient en deuxième position après un tas de fils mêlés.

Et justement, les situations que vit le personnage nous rappellent celles qu’on vit tous les jours, dans notre routine, qui souvent nous permettraient de prendre un petit moment avec nous-mêmes. «Ce sont des situations qui nous permettraient de ne rien faire, mais qu’on essaie toujours de combler pour éviter l’ennui», explique Samuel Boucher, l’illustrateur derrière l’univers et le petit personnage humanoïde du projet. «Côté illustration, j’ai presque essayé de faire un univers ennuyeux, sans trop de détails, avec des couleurs assez monochromes. Je voulais représenter l’ennui.»

Le cancer du temps se veut donc comme un miroir, une évocation poétique et graphique de nos vies. «Le Web et la technologie sont des outils qui nous permettent de plus en plus de remplir les temps morts, mais le sujet est vraiment sur notre rapport au temps.», précise Dominic. «Ce n’est pas une charge contre les technologies! On ne se veut pas accusateur, ni dénonciateur. On voulait juste créer un reflet de notre malaise au temps.»

*L’application mobile  Le cancer du temps est présentée en exclusivité in situ dans la section interactive UXdoc des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), du 13 au 22 novembre 2014.