Les États-Unis d’Afrique : rencontre avec Didier Awadi

Sur une trame sonore signée Ghislain Poirier, Les États-Unis d’Afrique de Yanick Létourneau suit la quête du rappeur sénégalais Didier Awadi dans la réalisation d’un album en hommage aux leaders de la conscience noire qui se sont battus pour l’idéal d’une Afrique unie et indépendante. Présenté en première mondiale aux RIDM en 2011, le film est maintenant offert gratuitement sur ONF.ca. Entrevue avec un pionnier du hip hop africain.

Les États-Unis d'Afrique, Yanick Létourneau, offert par l'Office national du film du Canada

Catherine Perreault : La réalisation de votre album Présidents d’Afrique (2010) a duré 4 ans. Pour le faire, vous avez voyagé partout dans le continent africain, mais aussi dans les Caraïbes, en France et aux États-Unis. C’est un projet très ambitieux. Pouvez-vous nous expliquer toute la démarche derrière cet album?

Didier Awadi : Le projet Présidents d’Afrique était dans ma tête depuis très longtemps. Depuis 1994, lorsque Nelson Mandela a été élu et qu’il a prononcé son premier discours. Il y avait un morceau sur l’album de mon groupe Positive Black Soul qui s’appelait Président d’Afrique en son honneur. Dès lors, je savais qu’il ne fallait pas avoir seulement Mandela, mais tous ces grands hommes qui ne sont pas assez connus en Afrique, afin qu’on puisse les entendre, que l’on connaisse leurs messages et que ces messages puissent nous permettent d’aller vers notre avenir en levant la tête et en n’étant plus complexés. Parce que beaucoup d’entre nous sommes complexés. Notre histoire, on ne la connaît pas assez. Parce que nos grands leaders, nos grands révolutionnaires, comme Thomas Sankara ou Lumumba, ont été tués. Ceux qui les ont tués – le même système – est toujours en place. Donc la vérité n’est pas connue, n’est pas sue et n’est pas enseignée.

Comment fait-on pour que ces grands hommes soient connus du peuple? Je me suis dit que les discours soûlaient les gens, mais que la musique aidait à faire passer ce type de messages et à les rafraîchir dans la tête des gens. Elle rend les messages bien vivants. Lorsque tu entends la voix de Sankara dans une musique, il est à côté de toi, il est présent. Tu as l’impression qu’il est en studio. C’est ça le projet Président d’Afrique. Prendre ces discours et leur redonner une seconde vie. Essayer de faire revivre tous nos grands hommes, afin que nous aussi, nous ayons des raisons d’être fiers, de lever la tête et de continuer à nous battre pour que nous soyons réellement indépendants, que nous soyons propriétaires de notre sol et de nos richesses, et que nous soyons propriétaires de notre avenir.

L’album n’est pas juste politique. C’est aussi un voyage culturel.
C’est exact. Quand on fait un morceau avec la voix de Mobido Keïta, le président du Mali, on essaie d’apporter une couleur malienne à la musique et d’aller chercher un artiste de la région pour chanter cet homme. Lorsqu’on fait la même chose en Guinée, on essaie de donner une ambiance guinéenne. Si on fait un morceau avec Mandela, on essaie de donner une couleur sud-africaine. Présidents d’Afrique est d’abord un projet musical. Même si c’est politique, même si c’est très engagé et même si c’est l’histoire du continent, il faut d’abord que les morceaux soient mélodiques et agréables. À la limite, il faut que ça puisse se danser. Quelque soit la densité du sujet, il faut savoir l’adoucir pour que ça passe mieux.

C’est aussi un projet multimédia. Pouvez-vous nous expliquer?
Sur scène, lorsque nous jouons un morceau, il y a une projection d’images sur l’écran derrière nous. Nous faisons revivre les maîtres. Tout est synchronisé : tu entends les discours, tu vois les images. Aujourd’hui, tout le monde est sur le net. Ben Laden est arrêté et on retrouve les images sur le Web. Quand on arrête Kadhafi, ça se retrouve en direct sur les portables. Tout ce qui se passe est en direct, en live. On a besoin de l’image et du son pour y croire.

Le projet est pluridisciplinaire : c’est de la vidéo et du son, qui se transposent sur de nouvelles plateformes et sur des sites Internet. On met à disposition un maximum d’éléments. Le projet est sur la scène et il se transforme aussi en cinéma avec le film Le point de vue du lion. On essaie de tout décortiquer et de partir de ces plateformes pour mieux transmettre le message.

En quoi est-ce que Le point de vue du lion est différent du film Les États-Unis d’Afrique de Yanick Létourneau?
Les trois projets se rejoignent : Les États-Unis d’Afrique de Yanick Létourneau, l’album Présidents d’Afrique et le film Le point de vue du lion. Ce dernier est un peu plus politique, plus technique, parce qu’on va creuser des sujets politiques, économiques, culturels et historiques, mais tous les trois vont ensembles.

Quand avez-vous pris la décision d’écrire de la musique engagée?
Quand j’ai commencé à faire de la musique, c’était un hobby. Je n’ai pas décidé de faire de la musique engagée dès le départ. C’est au fur et à mesure que tu commences à comprendre certaines questions et certains enjeux que l’engagement vient. Une fois que tu discutes avec les gens, que tu lis certains livres, que tu vis certaines situations… Ça devient une responsabilité que tu décides de prendre. Frantz Fanon, un penseur antillais, a dit : « Chaque génération, dans une relative opacité, doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Je pense que ma mission, c’est aussi de faire passer – parce que je suis un privilégié, parce que je voyage, parce que je suis écouté – un message qui peut servir aux masses. Je ne peux pas garder toutes ces informations pour moi. Ça n’a pas de sens.

Les États-Unis d'Afrique : Didier Awadi

Didier Awadi en concert. Photo : Yanick Létourneau (Périphéria Productions Inc.)

Dans le film de Yanick Létourneau, on apprend que vous êtes déjà très influent au Sénégal. Vous avez même réussi à faire élire un candidat aux élections de l’an 2000.
Oui, parce beaucoup de rappeurs s’étaient engagés, on a pu changer un système qui était là depuis 40 ans. Les jeunes sont allés voter massivement, ce qui a changé la donne.

Il est donc encore possible de changer la situation politique en Afrique.
C’est possible, oui. Moi, je suis un éternel optimiste. J’ai vu, je sais et j’ai des preuves qu’en conscientisant les masses, elles peuvent changer et réécrire elles-mêmes leur avenir. Mais il ne faut pas arrêter ce travail de conscientisation et de transfert de l’information. Une fois que les gens ont cette information, ils ont le diagnostic et ils peuvent commencer à se soigner.

Comment avez-vous été approché par Yanick Létourneau pour faire ce film?
On s’est connu en 2004 à Ouaga pendant un concert au festival Waga Hip Hop. Il nous a regardés sur scène. Il a aimé. On a discuté. On s’est dit qu’on aimerait faire des choses ensembles, mais on ne savait pas trop quoi, ni comment. Lui, je pense qu’il avait déjà cette idée de film dans sa tête. Je pense aussi que nos idées se rejoignent… par rapport à ce combat pour une humanité plus juste. Ce n’est pas seulement de l’Afrocentrisme, mais vraiment un combat par rapport à l’humanité. Il a compris ma démarche. Il a vu que ce n’est pas l’Africain exotique, l’Africain « safari » ou l’Africain pleurnichard, et je pense que ça l’a interpellé. Il a voulu montrer qu’une autre Afrique était possible. Ce film, au-delà de moi, au-delà de Smockey du Burkina Faso, au-delà du ZuluBoy de l’Afrique du Sud et au-delà de M-1 du groupe new yorkais Dead Prez, prouve que l’espoir est encore permis pour qu’on ait des raisons de continuer ce combat.

Yanick a aussi eu envie de montrer une autre Afrique. Moi, j’aime bien dire que je représente « l’autre Afrique ». Celle qui n’est pas dans les médias. Je regarde ici dans les médias et je ne vois pas l’Afrique que je représente : urbaine, dynamique, les grandes villes. Non. Je n’y vois que la campagne, la misère, les problèmes de l’Afrique de l’Est, la famine, etc. Attention : 52 pays, un grand continent où tout le monde rigole tout le temps… et on veut nous montrer comme des pleurnichards? Ce n’est pas mon Afrique. Il y a beaucoup de problèmes, mais il y a aussi beaucoup de solutions. Il y a beaucoup de raisons d’espérer. Je milite pour cette Afrique qui dit : oui, je suis beau, je suis grand, je suis riche… et qui lève la tête.

Vous êtes un militant engagé bien en vue. Vous n’avez pas peur pour votre vie ou pour votre liberté?
Non, je ne me sens pas en danger.  Tu peux sortir et te faire écraser par une voiture, donc non. Il ne faut pas avoir peur. C’est notre devoir de parler. Moi, je me dis : si je vais en prison, je suis un héros. Si on me tue, je suis un martyr. Ça ne veut pas dire que je suis suicidaire.

C’est assez courageux comme façon de penser.
Je ne pense pas qu’il n’y a du courage à dire ce que tout le monde sait et ne dit pas. C’est notre devoir. On n’a pas de mérite à dire ce que tout le monde a vu et ce que tout le monde vit. On n’a pas réinventé la roue. On dit ce que tout le monde sait. On choisit juste de le dire à voix haute.

Il y a quand même des rappeurs qui préfèrent chanter sur des grosses voitures de luxe.
Chacun son style. Je respecte ces musiciens. C’est leur choix. J’ai fait un autre choix. C’est tout. J’écoute beaucoup ces rappeurs qui chantent sur des grosses voitures de luxe (rires). Je danse sur leur musique et je chante leurs chansons. Ils ont du talent et du mérite. À chacun sa démarche.

 

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Didier Awadi et Ghislain Poirier, qui se partagent la trame sonore du film Les États-Unis d’Afrique, vous offre 3 titres à écouter gratuitement sur le Web :

 

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