Tintin et l’ONF, l’aventure inachevée (première partie)

Films

Collaboration spéciale de Tristan Demers.

La route ayant mené Tintin au cinéma a été pour le moins sinueuse depuis sa création, en 1929. D’abord proposé aux 7 à 77 ans sur un support d’images fixes projetées dans les salles obscures de Bruxelles, le héros à la houppe devient la vedette du Crabe aux pinces d’or en 1947 dans un film à trop petit budget en noir et blanc, mettant en vedette des marionnettes. Hergé, fasciné par le travail de Disney, tente de convaincre ce dernier d’adapter les aventures de son alter ego en dessins animés à la même époque, mais c’est grâce à l’éditeur du journal Tintin, Raymond Leblanc, que se réalise la série souhaitée. Ce dernier, fondateur des studios Belvision, a comme objectif de donner vie aux personnages qui égaillent les pages de son célèbre hebdomadaire, dont évidemment Tintin. Dès la fin des années 1950, deux séries animées totalisant plus d’une centaine d’épisodes sont présentées sur les télévisions du monde entier. Les nostalgiques se souviennent des longs métrages Le Temple du Soleil (1969) ou Tintin et le Lac aux requins (1972), réalisé d’après le scénario de Michel Greg, papa d’Achille Talon. Un Tintin aux allures d’un personnage bien réel au grand écran? C’était plus de quatre décennies avant l’arrivée de Steven Spielberg et de son adaptation par images de synthèse en 2011.

En effet, un premier film de Tintin mettant en vedette de vrais acteurs sort partout en  francophonie en 1961: Tintin et le Mystère de la Toison d’Or. Le belge Jean-Pierre Talbot y tient le rôle principal et Art Films en est chez nous le distributeur majeur, achetant régulièrement les droits de films internationaux et traitant avec les plus grosses salles de cinéma de la province. Tintin et les Oranges bleues (1964), malgré les critiques acerbes, est un immense succès dans les écoles et les sous-sols d’églises, projeté pendant des années dans toutes les régions du Québec.

L’histoire d’amour entre Tintin et les jeunes lecteurs de la « Belle Province » a commencé bien avant qu’Hergé ne foule pour la première fois le sol de l’Amérique, en avril 1965. Invité dans le cadre du septième Salon du livre de Montréal et pour mieux se rapprocher du lectorat du journal Tintin dont il vient de reprendre la direction artistique, le célèbre bédéiste a l’occasion de fraterniser avec les intervenants les plus influents du milieu du cinéma franco-canadien. Que ce soit à Montréal, à Québec ou sur le chantier hydroélectrique de la Manicouagan, des milliers d’admirateurs se pressent autour de lui et, réciproquement, Hergé ressent d’emblée pour notre pays une sympathie profonde.

Le séjour d’Hergé au Québec a semé de nombreux espoirs auprès de ses lecteurs outre-mer. En 1966, le journaliste du quotidien Le Soleil Claude Daignault, qui avait interviewé Hergé l’année précédente, lui écrit une lettre dans laquelle il émet l’idée de produire un troisième film, toujours campé par Jean-Pierre Talbot, mais dont l’action se passerait cette fois au Canada. Hergé répond clairement à son correspondant :

S’il y a un film Tintin qui s’annonce, j’insisterai auprès du producteur – comme je l’ai fait plus d’une fois depuis mon retour – pour que l’action se passe au Canada. Mon intention de situer dans cette même contrée, en partie du moins, l’histoire d’un prochain album Tintin me paraît actuellement contrecarrée par les nécessités du scénario que je suis en train d’élaborer : pour mes héros, attendus ailleurs, le Canada serait, cette fois-ci (et sauf changement), un crochet que je dois leur refuser, et me refuser!

Hergé ne ferme donc pas la porte à un projet de cinéma! Pouvions-nous imaginer Tintin partager l’écran avec des personnages à l’accent bien de chez nous? Un joueur majeur de l’industrie cinématographique allait peut-être réaliser le fantasme de nombreux tintinophiles : l’Office national du film du Canada (ONF).

André Barret de l’Alliance de production cinématographique à Paris, déjà producteur des deux premiers films de Tintin, envisage de tourner une troisième aventure du célèbre reporter au Québec pour donner suite aux bons mots qu’a eu Hergé à notre égard. Plus que désireux de faire rayonner notre culture au moyen d’un film dont le succès international était gagné d’avance, l’ONF se dit prêt à financer en partie un tel projet dans le cadre d’une coproduction franco-canadienne. L’année précédente, le producteur de l’ONF, Jacques Bobet, en avait même discuté avec Hergé, lors d’une réception à Montréal.

Cet ambitieux projet en est un de taille : il faut d’abord convaincre Hergé de travailler sur un synopsis adéquat qui puisse le satisfaire et trouver le financement nécessaire à une production de cette envergure (Tintin et les Oranges bleues avait coûté un peu moins de deux millions de francs à l’époque).

Des échanges épistolaires entre les différents intervenants de ce projet un peu fou débutent dès février 1966, à commencer par une lettre d’André Barret à Jacques Bobet qui ne laisse planer aucun doute sur ses exigences : Si l’on doit entreprendre un nouveau Tintin, il faut qu’il ait une qualité supérieure aux deux premiers… Il serait aussi nécessaire de lancer la recherche d’un nouveau comédien, le garçon que nous avons utilisé à deux reprises est maintenant trop âgé.

Invité à préciser ses intentions à l’Alliance de production cinématographique, Jacques Bobet se met au travail avec son secrétaire administratif Bernard Letremble et collabore rapidement avec Raymond Beaulé, directeur commercial des éditions Casterman au Québec. Hergé et son éditeur Louis-Robert Casterman à Bruxelles sont informés de toutes les étapes du projet.

Déjà le printemps 1966 et l’équipe du film Tintin au Canada, bien qu’embryonnaire, envisage de se doter de créateurs exceptionnels : Jean-Claude Labrecque ou Bernard Gosselin à la réalisation, Werner Nold ou Jean Dansereau au montage… Chose certaine, c’est à Hergé de proposer un premier synopsis et l’ONF piaffe d’impatience d’en lire les premières lignes. L’idée de faire évoluer Tintin, Haddock, Tournesol et les autres sur l’éventuel site de l’Exposition universelle de 1967 devient une condition gagnante pour l’ONF. Ce dernier est une agence gouvernementale qui voit d’un bon œil le lancement d’un projet à ce point rassembleur dans le cadre des festivités du centenaire de la Confédération canadienne.

André Barret, qui ne semble pas se préoccuper de ce détail, fait part à Bobet de ses attentes : un partage égal des coûts de production, un tournage réalisé au Canada, mais dont la musique serait française et, enfin, une possibilité que les Dupondt et Tournesol soient personnifiés par des comédiens québécois, en supposant que l’accent ne soit pas un problème pour l’instant!

Le coloré producteur demande à l’ONF un synopsis pouvant servir de point de départ à un travail plus poussé qui aurait lieu en collaboration étroite avec Hergé : L’idéal serait de situer l’action en partie dans le Grand-Nord et dans la neige et d’y associer une histoire très moderne axée probablement sur l’aventure cosmique ou scientifique.

Une note interne de Jacques Bobet précise que « le film est maintenant sérieusement accroché ». Ce dernier fait la demande d’un fond de développement de 3 400 $ et s’assure auprès de la direction de pouvoir répondre par l’affirmative aux demandes du producteur français.

L’été 1966 se termine alors que l’ONF demande l’autorisation de tourner une partie du film les mois suivants sur le site de l’Expo 67, même si ce dernier est en construction. Entre-temps, Jacques Bobet s’inquiète de ne pas savoir si Hergé accepte que Tintin puisse vivre une aventure sur le site de la grandiose exposition. Malgré cela, un titre de travail a été décidé à l’interne : Tintin et la passerelle du Cosmos. Et Bobet de préciser à Barret : J’ai commencé une première scénarisation très schématique… mais la plus grosse séance de pré scénarisation va se dérouler d’ici lundi prochain avec mes camarades Gilles Carle et Denys Arcand. Si nous ne démolissons pas ce que j’ai construit jusqu’à maintenant, je serai en mesure de vous envoyer un bon premier synopsis.

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À propos de l’auteur

Le bédéiste Tristan Demers  est présent depuis l’âge de dix ans sur la scène culturelle québécoise. Tintinophile et touche à tout, l’auteur de Gargouille et de Cosmos Café parcourt  le monde… comme le héros d’Hergé ! Récipiendaire de plusieurs prix, il a visité plus de 500 écoles et a participé à 250 Salons du livre et foires internationales, en plus d’être chroniqueur à la radio et à la télévision. Tristan Demers est l’auteur du livre Tintin et le Québec – Hergé au cœur de la Révolution tranquille, publié aux Éditions Hurtubise.

Sur la photo : Tristan Demers. Crédits : Valérie Laliberté

Photo d’en-tête : Maquette du pavillon du Canada pour l’Expo ’67.  Archives de l’Office national du film du Canada. Tous droits réservés.