Une soirée avec Denys Arcand

Films

Nous étions une vingtaine de personnes rassemblées à la CinéRobothèque de Montréal mardi soir pour assister à la première rencontre 7 @ 9 Doc Québec de la saison. Pour l’occasion, on avait invité l’un des plus grands cinéastes du pays : Denys Arcand.

En passant, je sais que le ciel était « orageux » ce soir-là, mais je m’attendais à y voir plus de gens. On parle de Denys Arcand quand même! N’empêche, les personnes présentes ont eu le droit à une soirée intime avec le réalisateur et personne ne s’en est plaint, bien au contraire.

Le cinéaste était accompagné de son biographe Réal La Rochelle, qui a aussi participé à la réalisation du coffret DVD Denys Arcand / L’œuvre documentaire intégrale 1962-1981 de la collection Mémoire de l’ONF. Ensemble, ils nous ont raconté le contexte de production de tous les grands documentaires du cinéaste.

Sans vous résumer mot par mot la rencontre, j’aimerais vous rapporter certaines anecdotes de tournage qui ont été dévoilées et surtout, vous offrir la chance de visionner au complet certains des films dont il était question.

D’emblée, Arcand a dévoilé qu’il n’avait pas suivi un parcours typique. Contrairement à la majorité des cinéastes – qui doivent proposer un projet de film, souvent à plusieurs reprises, avant d’avoir enfin la chance de le réaliser – Arcand a toujours, ou presque, reçu des commandes. Même son tout premier film, Champlain (1964), qu’il a réalisé à l’ONF, était une commande.

Champlain , Denys Arcand, offert par l'Office national du film du Canada

Pour la petite histoire, Arcand se cherchait un emploi d’été. Il est allé cogner à la porte de l’ONF, où Fernand Dansereau l’a accueilli en personne. Ce jour-là, Dansereau venait de se faire commander une série de films sur le Canada par le gouvernement. Il a demandé à Arcand si ce projet l’intéressait. Il devait d’abord visionner tous les films de l’ONF sur le sujet et en faire un résumé. Ce qu’il a fait en un temps record en rendant un compte-rendu un peu cynique. Satisfait, Dansereau lui a commandé un scénario sur Samuel de Champlain, ce qu’il a aussi fait. Et puisque personne de l’ONF ne voulait réaliser ce film, on lui a demandé de le réaliser lui-même. C’est comme ça, avec un diplôme en histoire et presque pas d’expérience en cinéma, que Denys Arcand a réalisé son premier film à l’ONF.

Comme la majorité des films de Denys Arcand, ce premier documentaire a été censuré au montage. Il y avait une séquence sur le penchant de Champlain pour les jeunes filles. Il faut se rappeler que le géographe avait 35 ans lorsqu’il a épousé sa femme âgée de 14 ans… Dansereau n’a pas aimé cette référence. « Il a tout de suite interdit le segment au montage », nous a confié Arcand.

Fait cocasse : les dessins dans Champlain ont été réalisés par Frédéric Bach, qui signait à ce moment-là son tout premier contrat d’artiste.

Par la suite, Arcand a réalisé deux autres films pour la même série sur le Canada : Les Montréalistes (1965) et La route de l’ouest (1965), tous deux censurés. On a visionné un extrait du premier mardi.

Dans la première partie du film, on assiste à la démolition d’une l’église. Ces images ont été captées dans les années 1960 par Bernard Gosselin, alors caméraman à l’ONF. On l’avait envoyé filmer la démolition d’une église et d’un pensionnat en plein centre-ville de Montréal, où on allait construire une nouvelle salle de spectacle nommée… la Place-des-arts. Les images n’avaient jamais été utilisées, alors Gosselin a accepté qu’Arcand les utilise dans son film.

Cette œuvre porte sur le mysticisme exacerbé des Montréalistes, soit les fondateurs de la Ville de Montréal. « Leur folie de Dieu a duré de 1640 à 1660, avant que le commerce de la fourrure n’arrive en ville et tasse la religion », a expliqué Arcand.

À l’époque, un ministre du gouvernement fédéral avait vu les films produits pour la série sur le Canada et s’était plaint en Chambre. Il trouvait ces « pans de notre Histoire » trop cyniques à son goût. C’est à ce moment que Denys Arcand quitta l’institution pour tenter sa chance dans le privé.

L’année suivante, le producteur Jacques Bobet a invité le cinéaste à revenir tourner un autre film à l’ONF, mais en tant que pigiste cette fois. Il y réalise Volleyball (1966), un documentaire fantaisiste sur le volley-ball. Un film sans conséquence qui fût tout de même censuré. Le ministère de la santé, qui avait commandité le film, trouvait que le niveau de compétence des athlètes au début du film était trop élevé, ce qui allait à l’encontre de l’objectif initial d’encourager les Canadiens à faire du sport.

Denys Arcand et Réal La Rochelle

Denys Arcand et Réal La Rochelle au 7 @ 9 Doc Québec

Mardi soir, Denys Arcand nous a aussi admit que de tous les films qu’il a réalisés au cours de sa carrière, On est au coton (1970) est le seul qu’il a proposé de faire à un producteur. Le seul qui n’était pas une commande.

On est au coton, Denys Arcand, offert par l'Office national du film du Canada

En 1970, la pensée marxiste est très populaire au Québec. Avec ce film, le réalisateur voulait aller voir de ses propres yeux, au cœur des usines, s’il y avait réellement un mouvement de lutte des classes qui se dessinait. « Puisque l’industrie textile était la plus prolifique à l’époque, je suis allé filmer les ouvriers de ce milieu », nous a dit Arcand. « Je voulais voir si la révolution marxiste s’en venait vraiment, a-t-il ajouté, mais j’ai vite réalisé que ce n’était pas le cas. »

Ce film n’a pas été censuré. Il a été carrément interdit à l’ONF. Il faut savoir que c’était un moment bouillant dans l’histoire du Québec, à quelques mois de la crise d’Octobre. Plusieurs personnes ont tout de même vu le film dans ces années-là, puisque des copies VHS illicites circulaient dans les institutions scolaires, surtout dans les cégeps, et dans certains groupes sociaux. Ces copies portaient des noms improvisés, tel que Les fleurs du printemps…

Comme nous l’a mentionné Joël Pomerleau dans son Vendredi cinéma le mois dernier, il existe aujourd’hui deux versions d’On est au coton : une avec le président de l’usine textile, M. King, et une sans. Les deux font partie du coffret DVD de Denys Arcand mentionné plus haut.

Monsieur King, un anglophone qui a rapidement monté les échelons de l’industrie, avait accepté d’être filmé sous une condition : il devait avoir un droit de regard sur sa participation au film. « Lorsqu’il a vu le propos du film, qui prenait le camp des ouvriers, il m’a demandé de retirer sa partie. Je n’ai pas eu d’autres choix que de respecter ma parole », a avoué le cinéaste.

Par chance, la succession de M. King a accepté il y a quelques années que l’on remette cette séquence dans le film en vue de la sortie du coffret DVD.

Comme nous l’a rappelé Réal La Rochelle lors de la rencontre, On est au coton est le film qui a donné une célébrité certaine à Denys Arcand.

Une des raisons qui font de cette œuvre un si grand film sont les personnages qui y témoignent. On a d’ailleurs appris mardi que Bertrand St-Onge, un des ouvriers du film, avait rapidement été promu à un poste de cadre après sa participation au documentaire. Ses employeurs avait vu beaucoup de potentiel chez cet homme brillant et volubile, qui connaissait son métier.

Quelques années plus tard, Arcand l’a contacté pour lui demander de participer à un autre documentaire, Le confort et l’indifférence (1981), mais St-Onge, désormais devenu cadre supérieur d’une grande entreprise anglophone, n’a pas accepté.

Le confort et l'indifférence, Denys Arcand, offert par l'Office national du film du Canada

Ce dernier film est une commande de Roger Frappier, producteur à l’ONF à l’époque. C’était au moment du référendum sur la souveraineté-association en 1980, soit en pleine campagne du Oui et du Non. C’était un sujet que Denys Arcand n’avait pas du tout envie de tourner. « Savez-vous à quel point c’est pénible de suivre des politiciens dans des sous-sols d’églises? », nous a-t-il demandé mardi. Frappier a finalement réussi à le convaincre de faire ce film, qui deviendra son dernier documentaire à ce jour.

Pourquoi n’en a-t-il pas fait d’autres? « À cause de la disparition de l’ONF tel que je l’ai connu », a répondu franchement le cinéaste. Les contraintes ne seraient plus les mêmes. « Aujourd’hui, dit-il, il faut soumettre un scénario pour réaliser un documentaire. » Une pratique à laquelle il n’adhère pas. « Lorsque je fais un documentaire, je pars avec ma caméra, je tourne des images et puis je reviens construire mon film en studio », admet-il.

La porte n’est pas fermée pour autant. « Un jour peut-être… », a-t-il répondu lorsqu’on lui a demandé s’il accepterait de réaliser un autre documentaire. « J’ai beaucoup de plaisir à les faire. J’aime le travail en équipe réduite et la liberté de tournage que permet le documentaire », avoue le cinéaste.

En attendant, vous pouvez visionnez plusieurs de ses films sur ONF.ca, sinon à la CinéRobothèque de Montréal ou la Médiathèque de Toronto, gratuitement. Son œuvre documentaire intégrale se retrouve évidemment sur le coffret DVD mentionné plus haut.

Enfin, je vous invite à participer au prochain 7 @ 9  Doc Québec du mois d’octobre. Cette fois, Alexis de Gheldere et Nicolas Boisclair viendront discuter de leur film Chercher le courant et des méthodes d’auto-distribution qu’ils ont utilisées.

Lisez mon entrevue avec Alexis de Gheldere : L’Hydroélectricité : la meilleure avenue?