Tournée ONF : Saskatoon

*Ce texte est une traduction de l’anglais

L’avion qui doit nous conduire à Saskatoon ayant éprouvé des difficultés, le vol que nous allions prendre avant l’aube se trouve reporté au milieu de la matinée, ce qui semble nettement plus civilisé… sauf qu’il a tout de même fallu se lever à 4 heures. Puis, les représentants de la compagnie aérienne nous annoncent que nous devons attendre une pièce mécanique en provenance de Calgary. Nous avons alors tout le loisir de nous familiariser avec l’Aéroport international d’Edmonton (Votre point d’accès vers le Nord!), ainsi qu’avec l’intérieur de l’appareil, un Bombardier CRJ, pendant l’installation et la mise à l’essai de ladite pièce, suivies du dégivrage de l’avion.

Nous nous posons à Saskatoon à l’heure du lunch. Je crois que je rêvais déjà de pirojki dès le second vol que nous avons pris (c’était en Alberta). Je laisse donc mes bagages à l’hôtel et saute dans un taxi en route vers Baba’s Perogies : plus de temps à perdre, mission urgente!

Le chauffeur m’affirme que j’ai de la chance qu’il connaisse l’endroit, parce que la plupart de ses collègues n’ont pas la moindre idée d’où se trouve ce resto. « Je prends parfois [des pirojkis] pour emporter le midi », me confie-t-il en me regardant dans son rétroviseur avec l’air de partager un secret d’État. « C’est tellement bon! »

Dès la première bouchée, je me sens transportée par ce pirojki au cheddar et à la pomme de terre  de chez Baba. Dans la petite salle à manger à l’avant de la boutique, je déguste le meilleur bortch de ma vie – sans blague – un tas de pirojkis que de larges rubans de crème sûre rendent encore plus décadents, du bacon et des oignons frits, ainsi que de fins rouleaux au chou servis sur une louchée de sauce tomate. Divin!

Avant de replonger dans le froid pour lequel ces plats ont été conçus (-30), je fais connaissance avec la dame ukrainienne à laquelle je dois cet excellent dîner maison. Oh, cette opération délicate qui consiste à pincer les pirojkis! Regarder les cuisiniers à l’œuvre me rappelle Kiarra Albina, et Pierogi pincé, ce court film d’animation en 3D qu’elle a réalisé le printemps dernier avec le programme Hothouse de l’ONF. Dans une entrevue, elle décrit le film comme « un doux portrait artisanal de ma relation à longue distance avec ma Baba (grand-mère en ukrainien) et portant sur le lien que nous tissons avec nos histoires en exécutant des tâches traditionnelles, dont la fabrication des pirojkis. »

Ce soir-là, la rencontre a lieu à la Mendell Art Gallery. Bon sang! Comme me le fait remarquer une femme après la soirée, on aurait dit que le tout Saskatoon avait décidé de se pointer avec un copain cinéaste pour assister à l’événement!

La première personne à s’exprimer après la présentation de Tom est une femme qui raconte avoir quitté la Finlande pour s’installer au Canada dans les années 1960. Du temps où elle était animatrice communautaire à Toronto, nous explique-t-elle, elle avait l’habitude d’emmener les gens voir les films au bureau du centre-ville en endossant volontiers le rôle de « missionnaire de l’ONF ». À ses yeux, l’ONF représentait une sorte de « trésor caché » qui aurait dû se trouver « plus à la vue ». « On devrait présenter les courts métrages de l’ONF avant les longs métrages et à la télévision d’État, dit-elle. Les trésors sont là, mais ils ne vont pas jusqu’aux gens. »

Non loin d’elle, un homme établi à Saskatoon depuis une quarantaine d’années – « c’est ici que j’ai vécu la plus longue période de ma vie, donc c’est chez moi », dit-il – félicite l’ONF de l’intérêt qu’il porte aux récits des nouveaux arrivants. « On demande souvent aux immigrants Qu’est-ce que vous avez fui?, poursuit-il. À Saskatoon, on a plutôt tendance à leur demander À quoi aspirez-vous? ». Il ajoute qu’à Saskatoon, tout est vraiment possible et qu’ici, on accueille à bras ouverts les gens qui ont tout perdu. Il souligne l’absence « d’îlots ethniques » dans la ville, d’où l’on peut déduire que si l’on souhaite assister à l’émergence d’un « nouveau Canada », c’est sans doute vers Saskatoon qu’il faut se tourner. L’auditoire applaudit.

Un homme soutient que Saskatoon est « plus cosmopolite que Toronto » parce que ses habitants ont travaillé dans tous les coins du monde (« en Namibie, au Kazakhstan, partout »). Il estime que pour lui, le rôle de l’ONF dépasse le seul fait de « raconter des histoires ». « Nous avons besoin de l’ONF pour bâtir l’identité canadienne, pour bâtir un espace public à l’intérieur duquel nous pourrons partager ces histoires », dit-il. Citant le philosophe allemand Jürgen Habermas, il fait valoir que nous avons besoin de l’ONF pour délimiter cet espace public propice à l’émergence d’un discours canadien et au partage des idéaux.

Plus tard, une femme qui enseigne depuis 31 ans à l’école publique se rappelle avoir emprunté des films 16 mm à la bibliothèque voisine du Bessborough. Après toutes ces années, l’ONF demeure un outil dont elle se sert en classe. Elle raconte que récemment, une élève de 9e année l’a interrogée sur les « plafonds de verre ». Existaient-ils vraiment et est-ce qu’on empêchait les femmes de faire autant d’argent ou de gagner le même salaire que les hommes? « J’ai présenté Le Plafond de verre de l’ONF et il n’en a pas fallu davantage pour ouvrir le dialogue sur le sujet», conclut-elle.

Une lueur dans les yeux, elle affirme que la révolution doit commencer dans nos classes et poursuit : « Ce doit être tellement formidable d’avoir 14 ans en 2010! J’aimerais seulement qu’ils comprennent et se souviennent que le parcours a été long, ardu et coûteux [pour la Saskatchewan], dit-elle d’un ton solennel. Pour que nous évitions de nous vendre à bon marché ».

Un homme se lève ensuite pour parler. Arrivé au Canada dans les années 1970, il déplore que notre pays demeure muet sur des enjeux importants. « Nous sommes devenus silencieux », dit-il. À son avis, la Saskatchewan, au même titre que l’ensemble du Canada, se trouve devant « deux énormes problèmes ». D’abord la crise écologique, puis l’inégalité, ou l’écart qui se creuse entre riches et pauvres.

« Quand je suis arrivé dans ce pays, nous étions en voie de combler ce fossé. Eh bien ce n’est plus le cas, dit-il. Pourquoi ne faisons-nous pas une révolution? » Dans la galerie d’art, les bravos et les applaudissements fusent et l’espace d’un instant, tout semble de nouveau possible.