Mamori au Festival du nouveau cinéma

Films

Quelques jours avant la présentation de Mamori au Festival du nouveau cinéma de Montréal, Karl Lemieux, réalisateur d’une dizaine de films expérimentaux et co-fondateur du collectif Double Négatif (aux côtés de Daïchi Saïto – 2004), nous raconte le processus de création derrière son plus récent film et nous entraîne, du coup, dans l’univers du cinéma expérimental.

Catherine Perreault : Parlez-moi de Mamori. D’où vient l’idée de ce film?

Karl Lemieux : Je voulais faire un film en collaboration avec le compositeur espagnol Francisco López. Il est biologiste de formation et il compose des pièces sonores à partir des sons de la nature captés un peu partout dans le monde. L’idée d’enregistrer du matériel pour mon film au lac Mamori en Amazonie (Brésil) vient de lui. Il a proposé que l’on enregistre nos sons et images à partir d’une même source.

CP : Pourquoi vous a-t-il proposé d’aller au Brésil?

KL : Francisco donne des ateliers sonores au Mamori Art Lab à tous les ans depuis quelques années. Il y invite des créateurs sonores à faire des enregistrements de la jungle. Il a entendu parler de l’endroit par un ami à lui qui a acheté un terrain au lac Mamori il y a quelques années, sans jamais n’y avoir posé les pieds. Francisco l’a approché pour visiter le lieu et il a eu l’idée d’y tenir des ateliers sonores annuels.

Pour ma part, j’avais déjà été approché par la productrice Julie Roy pour faire un film d’animation expérimental avec le programme français de l’ONF. Je lui ai proposé ce projet et elle a accepté. Je suis le seul cinéaste à avoir eu la chance de prendre des photos aux ateliers de Francisco au Brésil. Tous les autres participants font dans la création sonore.

CP : Votre film est donc fait à partir de photographies?

KL : C’est exact. Les photographies ont été animées image par image (en stop motion) sur film 16 mm. Elles ont ensuite subi plusieurs traitements et manipulations artisanales. À la base, les photographies sont en couleur. Je les ai rephotographié en noir et blanc et je les développées à la main avec des chimies de développement, telle que celle utilisée pour la photographie aérienne. J’ai aussi utilisé une pellicule haut contraste. Certaines photos ont été exposées longuement à la lumière, ce qui fait en sorte qu’elles ressemblent plus à des traits de dessin qu’à des photographies. Je n’ai capté aucune personne ni animaux, seulement la végétation amazonienne.

CP : Comment avez-vous jumelé vos images au travail sonore de Francisco López?

KL : C’est un long processus. Nous avons travaillé sur ce film pendant environ dix mois. Une partie de notre travail respectif s’est fait à distance. Nous nous envoyions des séquences via un site de partage FTP. Francisco est aussi venu me visiter à quelques reprises dans les studios de l’ONF.

CP : Est-ce qu’on peut voir une trame narrative dans le film ou il se veut complètement abstrait?

KL : Il faut d’abord se poser la question : Qu’est-ce qu’une trame narrative? Il y a certainement une progression ressentie en visionnant Mamori. Il y a un début, un milieu et une fin. Par contre, le film ne raconte pas d’histoire en tant que telle. C’est plus une expérience physique, composée de lumières et de sons.

CP : Pourquoi faites-vous du cinéma expérimental?

KL : C’est une question de sensibilité. Je fais du cinéma expérimental un peu par accident, mais aussi parce que les techniques m’interpellent. Je fais également d’autres types de films, comme de la fiction, du cinéma de réappropriation (found footage) et du cinéma d’animation expérimentale. Certains qualifient ces films d’expérimentaux, d’autres, de cinéma d’art, c’est selon.

CP : Quelle est la place du cinéma expérimental? Est-elle plus dans les musées ou dans les salles de cinéma?

KL : Mamori a d’abord été présenté au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), mais je crois que cette pratique est plutôt rare. L’expérience de projection est particulière dans les musées. Les films expérimentaux se rapprochent soudainement à la peinture abstraite. Mamori a été projeté en boucle au MACM, à tous les jours, dans une même salle, avec les mêmes rideaux noirs, la même ambiance et la même qualité sonore sur une durée de deux mois. Ce contexte est idéal selon moi. Des milliers de personnes ont pu voir le film, certains, plus d’une fois. Juste pendant la Nuit Blanche du Montréal en lumière l’hiver dernier, le film a été vu par environ 18 000 personnes. C’est beaucoup de monde. Dans les festivals, un film va être projeté une fois ou deux devant une centaine de personnes. L’impact est très différent.

En même temps, le film a eu une bonne vie dans le circuit des festivals. Plusieurs festivals internationaux offrent des programmations spéciales dédiées aux films expérimentaux. Mamori, par exemple, a été présenté cette année dans la sélection Views from the avant-garde du Festival de films de New York, au Festival international de films de Rotherdam, au Festival de films expérimentaux 25fps à Zagreb – où il a gagné le grand prix du jury – et il sera du programme FNC Lab cette semaine dans le cadre du Festival du nouveau cinéma de Montréal.

CP : C’est la première fois que vous allez au FNC?

KL : La deuxième. Mon film Passage avait été présenté dans la Sélection internationale de courts métrages du festival en 2007. Cette année, le FNC Lab propose une sélection exclusivement composée de films expérimentaux. Ce ne sera donc pas un mélange de courts métrages divers (fiction, animation, documentaire, etc.) contrairement aux éditions précédentes. C’est une bonne nouvelle pour les fans du genre expérimental.

CP : Est-ce qu’il y a beaucoup de gens qui s’intéressent au cinéma expérimental?

KL : De plus en plus. Nous organisons régulièrement des projections de films avec le collectif Double Négatif. Nous avons eu des présentations où il y avait 4 à 6 personnes dans la salle. Aujourd’hui, il nous arrive de refuser des gens à la porte. L’intérêt du public est définitivement en hausse. C’est encourageant.

CP : En général, quelle est la réaction du public lorsqu’il voit un film dit « expérimental »?

KL : Tout dépend des gens et du film. L’expérience est très personnelle à chacun. Par exemple, le public essayait beaucoup plus d’interpréter mon film Mouvement de lumière (2004) que Mamori (2010). Certains s’y voyaient dans un cauchemar. Le public semblait plutôt y voir du figuratif à travers l’abstrait. C’est un peu comme lorsqu’on imagine des formes en regardant les nuages. Avec le dernier, les sons de la jungle nous ramène peut-être plus à y percevoir la nature.

CP : Vous vous attendez à quoi du FNC cette année?

KL : À rien en particulier. Je préfère ne pas avoir d’attentes. Le Festival du nouveau cinéma est le premier festival de cinéma québécois où Mamori est présenté. C’est toujours plaisant de présenter son film chez soi!

Mamori de Karl Lemieux sera projeté au Festival du nouveau cinéma (FNC) dans la sélection FNC Lab :

–          15 octobre 2010  à 19 h 15 au cinéma ONF- billeterie

–          21 octobre 2010 à 16 h à la Cinémathèque québécoise – Salle Claude Jutra – billeterie

Pour connaître les autres films de l’ONF qui seront de la programmation du FNC, cliquez ici.